Les raisons théologiques des interventions de la Vierge Marie dans l’histoire

 

En me confiant la mission de vous entretenir des raisons théologiques des interventions de la Vierge Marie dans l’histoire devant les membres de l’Association des Œuvres mariales renforcés par la présence des recteurs des sanctuaires marials, vous me demandez d’offrir du miel à l’apiculteur. Je mesure combien la tâche est redoutable. J’en éprouve une certaine confusion. Mais ayant accepté de relever ce défi, je tâcherai de m’en acquitter de mon mieux, en sollicitant votre indulgence, car je ne puis vous proposer une présentation atteignant l’exactitude apaisante d’un jardin à la française.

Que faut-il entendre pas « interventions de la Vierge Marie dans l’histoire » ? Devons-nous nous cantonner à la victoire de Lépante ou à la bataille de la Vistule, ou à Marie arrêtant la course du soleil pour permettre à don Pelayo Pérez Correa de l’emporter sur les musulmans lors de la reconquête de l’Espagne dans la deuxième moitié du XIIIe siècle ? Ou encore à la prière des femmes portugaises évitant que leur pays devienne communiste lors de la révolution des œillets, en 1974 ? En d’autres termes, devons-nous nous limiter à des opérations guerrières et à des situations révolutionnaires ? Suffit-il de s’arrêter à des faits qui relèvent de l’Histoire, avec un H majuscule pour donner pleinement raison de l’intitulé de cette intervention ? Il m’appert que non. Ce serait à l’évidence restreindre considérablement les interventions de la Vierge Marie dans l’histoire de l’humanité. Certes, les répercussions sur l’évolution du monde de victoires comme Lépante ou Vienne, telles qu’elles nous ont été présentées par M. Sevillia, comme historiquement correctes[1], pourrions-nous avancer, sont indéniables, décisives et singulièrement bénéfiques pour la civilisation en général, et pour la civilisation chrétienne en particulier.

Mais comment refuser le qualificatif d’historique aux apparitions de la Sainte Vierge ? Ce serait, me semble-t-il, lui faire injure et mépriser des actions insignes de sa part en notre faveur. Car, un événement historique est un fait réel, avéré, repérable dans le temps et dans l’espace, dont un ou plusieurs témoins fiables peuvent attester la réalité. En historiographie traditionnelle, « un événement est un ensemble de faits remarquables, jugé comme digne d’être retenu et consigné par écrit, en raison de son impact sur le cours de l’histoire. Un événement historique constitue donc typiquement un point de rupture, doté d’un avant et d’un après »[2]. Pour moi, une apparition de Notre Dame à saint Juan Diego sur la colline de Tepeyacac en 1531, ou à sainte Bernadette Soubirous à la grotte de Massabielle, sur les bords du Gave, en 1858, sont de véritables interventions mariales. Elles infléchissent notablement l’histoire, Notre-Dame-de-Guadalupe devenant la patronne des Amériques et Notre-Dame-de-Lourdes constituant un phénomène mondial de dévotion, de conversions, de miracles, tant intérieurs qu’extérieurs. Ma propre mère a été témoin oculaire de deux miracles survenus à Lourdes[3]. En outre, si nous prenons le terme « intervention » au sens d’« intercession », nous sommes invités à nous intéresser aussi à des formes d’intervention lato sensu, c’est-à-dire d’un autre genre que les interventions stricto sensu évoquées à l’instant même.

En tout état de cause, comme saint Paul VI le reconnaissait, « l’histoire de l’Église est toujours éclairée par la présence édifiante de Marie », et « toutes les périodes de l’Église ont bénéficié et bénéficieront de la présence maternelle de la Mère de Dieu, puisqu’elle restera toujours indissociablement liée au mystère du Corps du Christ »[4]. C’est pourquoi un besoin impérieux nous presse de consacrer cette première communication à un essai de typologie des interventions de la Vierge Marie dans l’histoire. La seconde portera sur les principales raisons théologiques des interventions de Marie, plus concrètement celles relevant de ses privilèges. Et la troisième précisera des raisons théologiques de moindre importance. Pour l’ensemble de ces questions, je m’appuierai, entre autres, sur le Dictionnaire encyclopédique de Marie que nous avons rédigé, M. Pascal-Raphaël Ambrogi et moi[5].

 

Essai de typologie des interventions de la Vierge Marie dans l’histoire des hommes

 

Avant d’alléguer les raisons théologiques des entrées de la Vierge Marie sur la scène où la vie des hommes se déroule au jour le jour, il s’impose donc, comme nous venons de l’expliciter, de procéder à un état des lieux. C’est-à-dire d’essayer d’établir une typologie des actions de notre Mère dans l’ordre spirituel dans le cours des événements qui configurent nos annales. Car ses incursions dans notre univers ne répondent pas à un mode opératoire unique.

Il est judicieux, de notre point de vue, et davantage objectif aussi, de descendre à ce qui constitue la vie courante de la bonne et vieille « piétaille catholique », ouvrière de toutes les victoires, pour reprendre une expression de Charles Péguy. Ne sommes-nous pas redevables à ce grand poète et polémiste mort au champ d’honneur d’avoir relancé le pèlerinage de Paris à Chartres, pèlerinage qui s’ébranlait jusqu’ici du parvis de la cathédrale Notre-Dame-de-Paris, ce vaisseau qui tend aujourd’hui ses moignons endoloris vers le ciel dans une attitude d’orant ? Nous pouvons alors obtenir une perception beaucoup plus exacte et riche des prévenances de Marie très Sainte envers nous autres, elle à qui nous nous adressons, avec ces vers de François Villon :

Dame du ciel, régente terrienne,

Empérière des infernaux palux,

Recevez-moy, votre humble chrestienne,

Que comprinse soye entre vos élus[6].

De quoi est donc composée la présence mariale dans la vie des fils de Dieu que nous sommes ? Quelles en sont les caractéristiques ou les modalités ? Celles-ci sont très variées. Nous envisagerons d’abord brièvement les apparitions de la Mère de Dieu en distinguant celles qui ont trait plus directement à des événements dits historiques (I), puis les sanctuaires, les lieux de dévotion et la liturgie (II) et, en troisième lieu, d’autres médiations et formes d’influence mariale (III). Vu l’ampleur du sujet, il est exclu d’être exhaustif. Nous mettrons l’accent sur certains faits, qui permettent de se forger une idée de l’importance de ces irruptions de Notre Dame dans notre vie.

 

I – Les apparitions de la Sainte Vierge et les événements historiques

 

Nous décomposons cette première partie en deux sections, l’une consacrée aux apparitions de la Sainte Vierge en général (A), l’autre aux apparitions et aux interventions de Notre Dame au regard d’événements historiques (B).

 

A) Les apparitions de la Sainte Vierge

Essayons de cerner de plus près le phénomène des apparitions. Disons que la Vierge Marie ne semble pas se présenter à nous par une sorte de caprice. Comme ce devrait être le cas pour tout un chacun, elle accomplit toujours et en tout la Volonté de Dieu. Elle vient donc à nous en Messagère de Dieu, en Médiatrice de Dieu, et ce, dans sa condition privilégiée de Mère de chacun de nous.

Précisons d’emblée aussi que ces apparitions constituent le cas échéant des révélations privées. Elle n’ajoutent rien au dépôt de la Révélation. Elles présentent les caractéristiques principales suivantes : « La condition modeste des voyants, souvent jeunes ; la transmission d’un message appelant à la conversion ou invitant à des pratiques de dévotion, comme le chapelet ; la construction d’un sanctuaire où des miracles se produisent et qui devient un lieu de pèlerinage. […] Marie [...] contribue cependant à faire progresser la foi : les apparitions de Lourdes et de Fatima, par exemple, sont liées à la proclamation des dogmes de l’Immaculée Conception de Marie et de son Assomption au ciel. À moins que ce ne soit Jésus lui-même qui pousse les hommes à se tourner vers sa Mère et à l’invoquer, notamment en son Cœur Immaculée, comme il l’a demandé à Paray-le-Monial. La Sainte Vierge se présente à un âge, avec un visage, une taille et des vêtements différents selon les apparitions, et adaptés aux voyants[7]. »

Pour la commodité de notre propos, nous pouvons distinguer deux groupes d’apparitions mariales, même si une osmose peut intervenir entre eux dans certains cas : en premier lieu les apparitions  à l’origine d’un sanctuaire et d’une dévotion ; et, en second lieu, celles dont bénéficie un individu sans que cela débouche sur une dévotion officialisée. Rien que pour notre pays, j’ai dénombré dans le Guide des sanctuaires mariaux de France[8] 153 apparitions de la première espèce, la plupart, certes, non reconnues par les autorités ecclésiastiques, mais, comme je viens de le dire, ayant suscité une piété populaire au moins locale, chiffre auquel il convient d’ajouter 93 autres apparitions à des personnes, soit un total de 246. Ce qui est proprement considérable. Il est remarquable en outre que le tiers de ces manifestations célestes se soit déroulé sur deux siècles, les XVIIe et XIXe. Sans que l’on puisse a priori en avancer une explication rationnelle quelconque à ce phénomène hexagonal.

Nous pourrions tout aussi bien opérer une autre distinction, entre un bloc composé d’apparitions visant à sauver la chrétienté en général ou un pays, voire un particulier, de risques qui lui auraient fait perdre son identité chrétienne (nous y reviendrons dans un instant), un second bloc en vue de délivrer une région d’un fléau naturel, et un troisième bloc comportant des apparitions aux visées plus directement spirituelles, demandant l’édification d’une chapelle, la conversion des pécheurs, ou invitant à prier, etc.

Pour le deuxième bloc, nous constatons de nombreuses interventions destinées à protéger un village ou une région de la peste (nous avons relevé 59 cas rien que pour la France) ou du choléra (20 cas en France). Il peut s’agir bien sûr d’autres fléaux, tels la famine, une inondation.

Quant aux messages spirituels, ils sont des plus variés. Retenons-en quelques-uns. À Kazan (1579), Marie indique où trouver une sienne icône et demande de lui rendre honneur. À Notre-Dame de l’Osier (1649), à Vignieu dans l’Isère (1793), à Porzus-Attimi, en Italie (1855), à La Salette (1859) et à Saint-Bauzille-de-la-Selve (1873), la Vierge Marie demande de ne pas travailler le dimanche et de sanctifier ce jour. À la Rue du Bac (1830), la Vierge au globe exprime la Maternité spirituelle de Marie. À Pellevoisin (1876), nous avons la manifestation par Marie du Cœur de Jésus crucifié source d’eau vive, dans la connaissance et l’expérimentation de son mystère de Mère de Dieu et Mère des hommes. À Gietrzwald (1877), Notre Dame demande de se convertir et de faire pénitence pour les péchés et se présente comme la très Sainte Vierge Immaculée. À Fatima (1917), Marie invite à réciter le chapelet, à vivre la dévotion des cinq premiers samedis du mois, à prier pour la conversion des pécheurs et à consacrer la Russie à son Cœur Immaculé. Depuis 1981, à Medjugorje, elle prolonge le message de Fatima. À Beauraing, en 1932, elle se présente comme la Vierge Immaculée et demande de prier toujours pour la conversion des pécheurs. À Heede, en Allemagne (1937) elle veut être honorée comme Reine de l’Univers et Reine des âmes du purgatoire et priée par les litanies de Lorette. Aux Tre Fontane, à Rome (1947), Marie évoque son Assomption, trois ans avant la définition dogmatique. Parfois, la Sainte Vierge sollicite aussi l’érection d’une chapelle ou d’une église, comme à Walshingham (1061) où elle demande une réplique de sa maison de Nazareth, à Kevelaer (1641), à Lourdes, à Beauraing (1932) et en bien d’autres lieux. Il est bien connu qu’à Guadalupe (1531), Marie déclare : « J’aimerais qu’une église soit érigée ici, rapidement, afin que je puisse vous montrer et vous donner tout mon amour, ma compassion, mon aide, ma protection, parce que je suis votre Mère miséricordieuse. »

Une troisième distinction serait à opérer entre les interventions de Marie sua sponte et celles qui répondent aux supplications du peuple fidèle. Parmi les interventions spontanées, je me bornerai à évoquer les phénomènes qui se produisent parfois : une statue ou une image de la Sainte Vierge change d’aspect, bouge, parle. C’est ce qui se produit quand saint Bernard entre dans l’église Notre-Dame de Spire (1146) en chantant « O clemens, o pia, o dulcis Virgo Maria ! », la statue s’incline alors en lui disant « Salve, Bernarde ! » C’est aussi le cas de la « Vierge du sourire » pour sainte Thérèse de l’Enfant Jésus et de la Sainte Face (1883). Il peut s’agir d’une lacrymation, comme à Syracuse (1953), ou d’une icône qui exsude de l’huile, comme à Soufanieh (1977-1982).

Notre Dame se présente aussi à ses enfants pour les soulager dans leurs misères et leur apporter un réconfort. L’exemple le plus ancien est celui de l’apôtre saint Jacques, découragé par les difficultés de son apostolat auprès des Ibères, que Marie vient requinquer en l’an 40. L’origine du sanctuaire du Puy remonterait à la guérison d’une malade à qui la Sainte Vierge serait apparue en 47, apparition suivie d’une autre, également avec guérison d’une malade, en 221. À Palerme (1392), elle intervient pour sauver trois hommes injustement accusés. À Gênes (1490), elle guérit un berger sur le point de mourir. À Ville-Marie, l’actuelle Montréal, Jacques Cartier promet de se rendre en pèlerinage à Rocamadour si la Vierge guérit ses soldats épuisés et malades. La Madonna del Divino Amore, près de Rome (1740), sauve un pèlerin assailli par une meute de chiens. À Amsterdam (1945-1959), Marie demande à être reconnue comme « Corédemptrice, Médiatrice et Avocate » et d’être invoquée comme Notre-Dame-de-tous-les-Peuples. À Betania, au Venezuela (1976), elle se présente comme Réconciliatrice des peuples.

Les visions des voyants ont en général des caractéristiques identiques : - une femme, être de chair et de sang, et non une image ; âgée de quinze à vingt ans ; aux traits physiques très divers ; d’une taille variant de 140 à 170 cm ; aux yeux souvent bleus ; au cœur visible, parfois lumineux ; aux cheveux fréquemment bruns ; à la peau d’une grande pureté ; aux pieds nus, les mains souvent jointes. Elle se présente dans deux situations types, au-dessus du sol, cas très courant, ou touchant le sol. Elle offre une large gamme d’attitudes et fait montre de sentiments variés.

Elle porte des vêtements les plus souvent blancs et bleus (un manteau souvent bleu, parfois noir, une robe blanche, un voile blanc, une ceinture bleue, parfois noire, un scapulaire marron) ; nombre de récits font état d’une lumière vive ; la lune, des nuages, un serpent sont parfois mentionnés.

La Vierge peut être accompagnée : le plus fréquemment par l’Enfant Jésus ; par des anges (dans les récits médiévaux), le diable (rare), de saints personnages tels saint Joseph, les apôtres, sainte Thérèse de Lisieux, fin XIXe siècle avec sainte Jeanne d’Arc, ou des vierges, dans les récits du Moyen-Âge. La Vierge peut porter certains objets (le chapelet, une couronne souvent en or, un crucifix, la Bible, un rameau, un globe, ou un vêtement)[9].

Il serait intéressant d’essayer ne serait-ce que d’esquisser une cartographie de ces interventions et de leur distribution spatio-temporelle. Ces apparitions de Marie sont nombreuses, présentes à toutes les époques, d’importance inégale, réparties différemment dans le monde. Nous ne tiendrons pas compte des très nombreuses apparitions alléguées au XXe siècle, mais qui échappent aux critères retenus ici[10]. Une telle étude réserve des surprises. En nous limitant aux apparitions intervenues sur un lieu de culte ou suscitant une dévotion, nous sommes arrivés à un total de 701 très précisément, dont 153 pour la seule France, soit plus d’un cinquième de l’ensemble. C’est considérable. Nous en trouvons 150 en Italie, 81 en Espagne, 42 en Allemagne, alors que 78 pays sont concernés. À titre purement indicatif, notons que près du tiers de ces apparitions relèvent à peu de chose près équivalemment des XVIe (80), XVIIe (87) et XXe (80) siècles. Mais une étude plus approfondie s’impose.

Sur ces 701 apparitions, très peu ont fait l’objet d’une reconnaissance officielle. Nous en dénombrons 39 répartis sur 22 pays. Là encore, la France se taille la part du lion, puisque douze de ses sanctuaires figurent dans ce palmarès, soit près du tiers[11]. Fait notable, seize des apparitions « officielles » se sont produites au XXe siècle.

Nous pourrions voir une sorte de reconnaissance implicite dans la décision du Pontife romain d’accorder le couronnement d’une statue de la Vierge Marie, à défaut d’une approbation officielle de la ou des apparitions qui s’y seraient éventuellement produites à époque plus ou moins lointaine.  Le couronnement des statues, coutume introduite au XVIIe siècle par les frères mineurs capucins, est en tout cas le signe d’une dévotion locale, nationale ou internationale de la représentation dont il s’agit. Une étude sur les couronnements dans le monde pourrait être réalisée et serait sans nul doute instructive[12]. Me limitant à la France, et sans prétendre à l’exhaustivité, je note 146 Vierges couronnées, entre les années 1853 et 2013. À vrai dire, le départ est très difficile à opérer entre approbation formelle par l’évêque diocésain ou par le Saint-Siège, reconnaissance du culte ou simple autorisation du culte (Medjugorje), couronnement de la statue de la Sainte Vierge par bref pontifical, approbation du message ou de la dévotion recommandée ou de l’érection d’un sanctuaire, d’un couvent (Miasènes, 864), création d’un sanctuaire qui devient diocésain, élévation par décision pontificale d’une église à la dignité de basilique mineure. Toutes ces décisions s’apparentent à des approbations indirectes.

Une autre étude, passionnante elle aussi, consisterait à relever les apparitions à la suite desquelles une chapelle ou une église a été érigée et celles où l’ordinaire du lieu a autorisé un culte public, comme aux Trois-Épis dans le Haut-Rhin, à Tilly-sur-Seules dans le Calvados ou à Pellevoisin dans l’Indre. Cela donnerait une vision beaucoup plus riche et proche de la réalité.

Je ne m’attarderai guère sur l’« invention » d’une statue de la Sainte Vierge, si fréquente en Espagne à l’heure de la Reconquista après la période mauresque, et en France à trois périodes distinctes : l’invasion musulmane, les destructions des bandes huguenotes de Montmorency, de Condé et de Lesdiguière, la fureur révolutionnaire enfin.

Le processus est largement connu et se reproduit d’ordinaire selon un schéma bien établi par la tradition, à quelques variantes près. Vous remarquerez l’emploi du mot « tradition », au détriment de celui de « légende » en faveur chez les agnostiques. Pour le rappeler brièvement, un animal de trait ou de labour, un mouton d’un troupeau, ou une lueur mystérieuse dans un arbre permet de découvrir une statue ou une statuette de la Vierge Marie. Elle est portée à l’église du village voisin. Le lendemain, on la retrouve à l’emplacement de son « invention ». L’opération se reproduit à trois reprises. Les locaux comprennent alors que Marie veut être honorée au lieu de sa découverte, et l’on se hâte de lui construire une première chapelle.

Je laisserai aussi de côté les apparitions dont des personnes individuelles ont été favorisées. Il s’agit souvent de saints dont certains ont « eu une influence déterminante aux tournants décisifs de l’histoire universelle »[13], chacun à sa façon, comme sainte Thérèse-Bénédicte de la Croix le fait remarquer. Qu’il suffise de penser à  Bernard de Clairvaux, Dominique de Guzman, François d’Assise, Thomas d’Aquin, Jeanne d’Arc, Ignace de Loyola, Thérèse d’Avila, Marguerite-Marie Alacoque ou encore Louis-Marie Grignion de Montfort. Nous retrouverons certains d’entre eux dans quelques instants.

 

B) Les événements historiques

Les événements dont il est question ici, sont ceux dont on attribue l’heureux aboutissement à la prière adressée à la Mère du Sauveur. Ce point a été amplement développé par M. Sevillia.

Ceci dit, en étudiant cette question, j’ai été surpris de constater à quel point la Sainte Vierge est intervenue fréquemment dans les événements politiques décisifs de nombreux pays. J’ai abouti à une liste sûrement non exhaustive de 23 pays. Ces interventions s’étalent dans le temps entre le VIIe  et le XXe siècle. Dix-huit d’entre elles concernent l’arrêt des avancées des Maures ou autres Sarrasins ou des Turcs, que ce soit en Albanie (XVe s.), en Autriche (1683 et 1821), en Croatie (1715), en Espagne (Jaca au VIIIe s., Lugo au Xe s., Caceres en 1174, Las Navas de Tolosa en 1212, Cadix en 1339), en Géorgie (XIIe s.), à Marsat, dans le Puy-de-Dôme, en Grèce (1571, à la suite de laquelle le pape saint Pie V institue la fête de Notre-Dame-du-Rosaire), en Hongrie (1686), en Italie (1072), au Portugal (1147), en Russie (1675), en Slovaquie (1377 et 1526).

Cinq autres visent a contrer les protestants au XVIIe siècle : Prague (1620), La Rochelle (1628), Manille (1646), Czestochowa (1665) et Otuzco, au Pérou (1674).

Un groupe fourni de 23 interventions a trait à la libération d’une ville ou d’un pays et à des entreprises de conquête : Argentine (XIXe s.), Autriche (VIIe s.), Chili (1818), Colombie (XVe s.), Cuba (1898), France (trahison éventée à Poitiers en 1202 ; siège d’Ayre-sur-la-Lys dans le Pas-de-Calais par Ferdinand de Portugal en 1213 ; libération de Rennes du siège anglais en 1357 ; invasion des Normands à Marsat, des Espagnols à Compiègne en 1630 ; Pontmain en 1871), Italie (Messine en 1282, Gênes en 1746, Arezzo en 1796, Trieste en 1943, Rome en 1944), Pérou (1536), Russie (XVIIe s.), Tchad (1941), Uruguay (1828), Venezuela (XIXe s.). Et le 5 septembre 1914, jour de la Bataille de la Marne, nombre de soldats allemands disent avoir vu apparaître une femme, certains y voyant la Vierge Marie. Ce jour-là, le mot d’ordre de l’armée française était « Jeanne d’Arc ». Il vaut la peine de relever cette coïncidence alors que nous fêtons cette année le centenaire de la canonisation de la Pucelle d’Orléans et le centenaire de l’instauration de la fête nationale de Jeanne d’Arc[14].

La bataille de la Vistule (1920) et l’apparition de L’Île-Bouchard (1947), les manifestations des femmes brésiliennes lors de la Semaine Sainte de 1964, et des femmes portugaises en 1973 ont pour objet de déjouer les plans d’expansion du communisme.

Enfin les apparitions de la Rue du Bac (1830) et de Kibého (1981-1989) annoncent l’une les événements de la Commune de Paris, l’autre les génocides à venir au Rwanda[15].

Relevons que des 46 interventions répertoriées, 17 se sont produites à l’époque contemporaine, c’est-à-dire au XIXe et au XXe siècles.

Sans doute conviendrait-il d’ajouter le rôle de Notre-Dame-des-Victoires (1637) donnant un enfant à Louis XIII et Anne d’Autriche, Dieudonné, le futur roi Louis XIV ; et celui de Notre-Dame-de-Lourdes dans le choix de Baudoin et de Fabiola de se marier en 1960, décision mûrie dans ce sanctuaire.

Ce secteur s’enrichit encore des sanctuaires ou des statues élevées en action de grâce pour la protection accordée lors de conflits armés. S’agissant de la France, nous pouvons en dénombrer 18 en rapport avec la guerre franco-prussienne de 1870-1871 ; 7 à la suite de la guerre de 1914-1918 ; et 14 pour la seconde guerre mondiale, auxquels viennent s’ajouter, phénomène unique, une centaine de « Vierges du vœu » dans le seul département de la Drôme !

Venons-en aux sanctuaires, aux lieux de dévotion et à la liturgie.

 

II – Les sanctuaires, les lieux de dévotion et la liturgie

 

Comme le libellé de ce paragraphe le laisse entendre, nous parlerons brièvement des sanctuaires et des lieux de dévotion mariale (A) puis de la présence de Marie dans la liturgie (B).

 

A) Les sanctuaires marials

 

Nous avons déjà évoqué les sanctuaires et les lieux de dévotion mariale par le biais des apparitions. Ce n’est que la face cachée de l’iceberg, si je puis m’exprimer ainsi à propos de manifestations visibles ! Mais la présence de la Vierge Marie s’extériorise aussi dans d’innombrables lieux de culte. Évoquons pour mémoire la liste interminable des édifices religieux portant un titre marial. Il convient de s’étendre sur les lieux où un culte régulier est rendu à la Vierge Marie, qu’il soit privé ou public. Le premier, le culte privé, ne peut guère être appréhendé : il relève de l’autonomie des consciences. Le second, en revanche, est repérable. Dans le Guide des sanctuaires mariaux de France déjà évoqué, j’ai recensé à quelques unités près 2900 sites où au moins un pèlerinage ou une procession est organisé chaque année. Ce qui est à vous couper le souffle. Une observation similaire, probablement de moindre envergure, serait à formuler pour des pays comme l’Allemagne, l’Espagne, l’Italie, le Portugal, et dans plus d’un pays d’Amérique latine.

L’origine de ces lieux de culte est très diversifiée. La Sainte Vierge a pu demander elle-même la construction d’une sienne chapelle, comme à Monléon-Magnoac où elle est célébrée au titre de Notre-Dame-de-Garaison. Marie a proposé une dévotion particulière, comme le scapulaire du Sacré-Coeur, à Pellevoisin. Ou bien elle annonce la fin de maux dont souffre le pays, ainsi à Pontmain. Dans d’autres cas, une chapelle est édifiée à la suite de miracles constatés, comme à Bénite-Fontaine, où saint François de Sales s’en fait le champion ; ou en remerciement pour avoir épargné la population d’une calamité, comme dans le cas de Notre-Dame-du-Peuple, à Draguignan. Le sanctuaire peut répondre tout simplement à une intuition, comme celle des P. Piperon et Chevalier à l’origine de Notre-Dame-du-Sacré-Coeur, à Issoudun. Plus d’un de ces lieux est remarquable par son ancienneté : Notre-Dame de Boulogne-sur-Mer, remontant à une apparition en 636 ; la chapelle Notre-Dame-de-la-Meule, à L’Île-dYeu, du XIe siècle ; Notre-Dame-de-Reinacker, dans le Bas-Rhin, du XIIIe siècle ; et plus encore le sanctuaire de Rocamadour que la tradition fait remonter à l’immédiat après concile d’Éphèse, de 421. D’innombrables reproductions de la grotte de Notre-Dame-de-Lourdes parsèment le pays. Ils s’en trouve plus de 400 rien que dans le département de la Moselle.

 

La fréquentation des principaux sanctuaires marials laisse pantois et relègue bien derrière celle des monuments publics, musées ou autres, dont l’entrée, certes, est payante. Je décompte les 14 ou 18 millions de visiteurs recensés à la cathédrale Notre-Dame-de-Paris, dont beaucoup sont de simples touristes, mais relève une affluence de près de 15 millions de pèlerins à Notre-Dame-de-Guadalupe à Mexico, de 8 millions à La Aparecida au Brésil et à Luján en Argentine, de près de 6 millions à Lourdes et de plus de 5 millions à Fatima.

 

B) La place de Marie dans la liturgie

 

Quant à la liturgie, il y aurait beaucoup à dire. Il me faut donc aller à l’essentiel. Mais reconnaissons d’entrée de jeu que la Vierge Marie se rend présente dans le monde des humains par ce biais. Nous devons à saint Dominique de Guzmán, à qui Marie apparaît sous le vocable de Notre-Dame-du-Rosaire, le démarrage de ce qui deviendra le chapelet, relayé par Alain de Lille, lui-aussi bénéficiaire d’une apparition de la Vierge Marie et initiateur à Douai, en 1470, des Confréries du Rosaire. Elles se multiplient alors très rapidement. Dans le seul diocèse de Clermont, l’on en comptait 148 de 1600 à 1650 ! En 1872, le bienheureux Bartolo Longo se verra confier par la Sainte Vierge le soin de diffuser la dévotion au rosaire. Mais Notre Dame n’avait-elle pas déjà, quatorze ans plus tôt, incité Bernadette Soubirous à le réciter, avant de revenir à la charge à Fatima, en 1917 ?

Puisqu’il est question du chapelet, relevons une pluralité de façons de le réciter. J’en rapporte 39 dans le Dictionnaire encyclopédique de Marie. Certaines ont été dévoilés par la Sainte Vierge elle-même, tel le chapelet pour la Paix, demandé à Medjugorje, ou par Jésus-Christ, comme le chapelet de la Miséricorde divine transmis à Soeur Faustine Kowalska, ou encore le chapelet de sainte Gertrude. La récitation du chapelet s’accompagne souvent de Litanies. Là aussi, la moisson est abondante, avec douze listes.

Les Confréries mariales restent très présentes dans certaines régions de l’Espagne. Dans une ville comme Séville, il s’en compte 61, portant toutes des titres ronflants. Voici celui de l’une d’elle, pris au hasard : Pontificia, Real, Ilustre, Antigua y Dominica Hermandad y Archicofradía de Nazarenos de la Sagrada Oración de Nuestro Señor en el Huerto, Santísimo Cristo de la Salud y María Santísima del Rosario en sus misterios Dolorosos Coronada y Santo Domingo de Guzmán. Saragosse n’est pas en reste avec 13 confréries mariales.

Il semble superflu d’insister de nos jours sur le fait que la sainte messe est « le centre et la racine de la vie intérieure du chrétien », comme saint Josémaria l’a précisé fréquemment[16] et le concile Vatican II s’en est fait l’écho opportunément[17]. À la messe, nous trouvons nécessairement la très Sainte Vierge, présente comme au Calvaire lors du Sacrifice de la Croix rendu présent et actualisé sur nos autels. Elle l’est peut-être encore plus quand la liturgie l’honore spécialement. Cela se produit tout au long de l’année avec les nombreuses fêtes, universelles ou locales, qui jalonnent le calendrier liturgique. Nous avons commencé ce mois et l’année civile par la solennité mariale la plus importante de toutes, la « mère des fêtes mariales », celle de Marie, Mère de Dieu. Et nous clôturons pratiquement l’année avec la fête de la Sainte Famille. Nous rencontrons aussi Marie par le biais des 46 messes votives de la Sainte Vierge proposées à notre dévotion. Elles constituent un véritable trésor, un important arsenal de titres marials, constitué de 366 appellations différentes de notre Mère !

Rassurez-vous, ce ne sont pas les seules. L’inventivité de l’homme a su orienter sa piété vers des titres, parfois cocasses, inspirés des phénomènes naturels (Madone de la foudre, Sainte Marie des neiges), du corps humain (Madone du doigt, Madone de la sueur), de la maladie et de la santé (Madone des infirmes, Madone de la toux, Sainte Marie du médecin), du monde animal (Madone de la fourmi, Madone des chevaux), des fleurs et des fruits (Sainte Marie du lys, Madone de la poire, Sainte Marie des vignes), des caractéristiques physiques du territoire (Madone de la colline des vents, Madone du terrain plat) et enfin des relations humaines (Madone du reproche, Madone de la réconciliation)[18]. Sans oublier Notre-Dame-de-la-Course-landaise à Bascons, Notre-Dame-du-Rugby à Larivière-sur-Savin, Notre-Dame-du-Cyclisme à Labastide-d’Armagnac, toutes trois dans les Landes, ou encore Notre-Dame-de-l’Écologie à Galiffa, en Catalogne.

Il faudrait mentionner aussi les prières qui scandent la vie chrétienne : l’Ave Maria, l’Angélus, dont Saintes est la capitale mondiale, le saint Rosaire, le Souvenez-vous, etc.

D’autres formes de médiation mariale sont repérables dans divers secteurs de l’activité humaine. Nous ne pouvons pas les négliger, car leur influence perdure bien souvent.

 

III – D’autres médiations et formes d’influence mariale

 

Les autres formes de médiation et d’influence mariales auxquelles nous allons nous intéresser maintenant pour terminer ce tour d’horizon sont, en premier lieu, les apparitions de la Sainte Vierge à des particuliers, en second lieu la contribution des théologiens à l’élaboration de la mariologie, et enfin le patronage de Marie, la topographie mariale et les diverses formes d’expression artistique.

 

A) Des apparitions de la Sainte Vierge à des particuliers

Il nous semble qu’au nombre des autres médiations de Marie, il convient de mentionner d’abord les apparitions dont ont bénéficié un certain nombre de personnages et qui ont permis de réaliser de véritables progrès dans l’approfondissement de la foi, entre autres de la théologie mariale. Permettez-moi une énumération qui va résonner comme une litanie, évocation toujours émouvante, entre autres, des cérémonies de la Vigile pascale et des ordinations, ou des triomphales acclamations carolingiennes.

Pensons, en nous limitant à certains de celles et de ceux qui ont été gratifié d’une visite de la Vierge Marie, à saint Grégoire de Narek (944-v. 1010), grand auteur mystique de l’Église orthodoxe d’Arménie. Il qualifie Marie d’Arbre de Vie, Encensoir de l’être suprême, Fruit au goût agréable, Mère de lumière, Paradis, Porte des cieux, etc.

Pensons au bénédictin Anselme de Cantorbéry (1033-1109), auteur de l’argument ontologique pour prouver l’existence de Dieu.

Pensons à Bernard de Clairvaux (1090/91-1153), dont la doctrine mariale peut se résumer comme suit : le dessein de Dieu après la chute est un plan de miséricorde. Dès sa naissance, Marie est Immaculée et toute-Sainte, bien que, selon lui, née dans le péché, Médiatrice près du Médiateur, Jésus-Christ, Reine-Servante de l’Église par sa médiation, modèle d’humilité.

Pensons au carme saint Simon Stock (+ 1265), qui reçoit de la Sainte Vierge le scapulaire du Mont-Carmel enrichi du privilège sabbatin.

Pensons au dominicain saint Raymond de Penyafort (1175-1275), un des cofondateurs de l’Ordre de Notre-Dame-de-la-Merci.

Pensons à saint François d’Assise (1181-1226), fondateur des Frères mineurs, attributaire de nombreuses mariophanies.

Pensons à saint Albert le Grand (1193-1276/80), entré chez les Frères prêcheurs à l’instigation de Marie, Marie qu’il présente comme la porte du ciel et la source de toute grâce.

Pensons au franciscain saint Antoine de Padoue (v. 1195-1231), prédicateur de renom et thaumaturge, si aimé des fidèles.

Pensons au franciscain Duns Scot (v. 1266-1308). Dans la Sainte Chapelle, la Sainte Vierge le remercie d’avoir bien parlé de son Immaculée Conception, lui promet la science abondante et lui révèle la faculté d’apprendre.

Pensons à sainte Brigitte de Suède (1303-1373) et à ses Révélations. Elle montre l’union du Cœur de Marie à celui de son Fils. Elle fonde la Congrégation des Brigittines.

Pensons à sainte Jeanne d’Arc (1412-1431), libératrice de la France, inspiratrice du sentiment national, patronne secondaire de la France et patronne du patriotisme.

Pensons à saint Philippe Néri (1515-1595), fondateur de la Congrégation de l’Oratoire de Jésus et Marie Immaculée.

Pensons à saint Jean de la Croix (1542-591), réformateur de l’Ordre du Carmel et fondateur des Carmes déchaux.

Pensons à sainte Marguerite-Marie Alacoque (1647-1690), apôtre de la dévotion au Sacré Cœur de Jésus.

Pensons à saint Jean-Baptiste de la Salle (1651-1719), fondateur des Frères des Écoles chrétiennes dont Marie est la Reine.

Pensons à saint Paul de la Croix (1694-1775), fondateur de la Congrégation des Passionnistes qui développe la dévotion à la Mère des Douleurs.

Pensons à saint Alphonse-Marie de Liguori (1696-1787), fondateur des Rédemptoristes, qui doit à Marie sa guérison, sa conversion, sa vocation, et tant d’autres grâces, comme il le déclare lui-même. Il répandra l’icône de Notre-Dame-du-Perpétuel-Secours. Les gloires de Marie seront le livre de chevet de générations et de générations de chrétiens.

Pensons à saint Jean-Marie Vianney (1786-1859), patron de tous les prêtres.

Pensons à la bienheureuse Anne-Marie Javouhey (1789-1851), fondatrice de la Congrégation des Sœurs de Saint-Joseph de Cluny répandue sur les cinq continents.

Pensons au saint capucin, le Padre Pio de Pietralicna (1887-1968), qui voit la Sainte Vierge toutes les nuits.

Pensons à saint Josémaria Escriva (1902-1975), précurseur du concile Vatican II et fondateur de l’Opus Dei.

Pensons à Marthe Robin (1902-1981), fondatrice des Foyers de Charité avec le P. Finet.

Pensons à sainte Faustine Kowalska (1905-1928), apôtre de la dévotion à la divine Miséricorde, dont elle répand le chapeler éponyme.

Pensons enfin à sainte Theresa de Calcutta (1990-1997), fondatrice de la Congrégation des Missionnaires de la Charité.

Tous ces hommes et toutes ces femmes sont de vrais bâtisseurs, à l’empreinte quasi indélébile. Ils entraînent les hommes vers les sommets de la sainteté.

 

B) La contribution des théologiens à l’élaboration de la mariologie

Il faudrait faire état aussi des théologiens qui ont contribué au développement de la doctrine mariale. Parmi ceux non encore mentionnés, saint Cyrille d’Alexandrie (v. 376-444) nous vient aussitôt à l’esprit avec sa défense du titre de Theotokos pour Marie, au concile d’Éphèse. L’énumération peut paraître quelque peu fastidieuse, mais elle est bien illustrative d’une réalité vécue au long des siècles, d’un progrès constant dans l’appréhension de ce qu’est et représente Marie pour les hommes en marche vers la Jérusalem céleste.

Avant Cyrille, nous détachons saint Jérôme (v. 347-v. 420), qui défend la triple virginité de Marie ante partum, in partu et post partum, et propose Marie comme modèle de foi.

Saint Ildefonse de Tolède (v. 600-667), auteur d’un traité promouvant la virginité perpétuelle de Marie.

Saint Jean Damascène (v. 650-749), propagateur du culte des images, de la virginité de Marie et de son Assomption au ciel.

Saint Odon de Cluny (962-1049), qui voit en Marie l’Étoile de la Mer, cause principale de notre salut.

Le camaldule saint Pierre Damien (1007-1072) établit, dans son Traité sur l’Assomption, le lien entre Marie et l’Église. Il nous apprend que la célébration d’une messe votive de la Sainte Vierge le samedi était déjà une pratique régulière à son époque.

Le nom d’Eadmer de Cantorbéry (v. 1060-v. 1126) s’impose en tant que défenseur de la virginité perpétuelle de Marie et promoteur de la fête de l’Immaculée Conception.

Le bienheureux dominicain Henri de Suse (v. 1295-1366) contribue à vulgariser la couronne du Rosaire.

Saint Bernardin de Sienne (1380-1444), franciscain, propage la dévotion aux saints noms de Jésus et de Marie, affirme l’Immaculée Conception de la Sainte Vierge et sa royauté sur les âmes du purgatoire.

Le jésuite saint Pierre Canisius (1521-1597) argumente le futur dogme de l’Immaculée Conception, la virginité perpétuelle de Marie, sa coopération à la Rédemption, la place éminente de la Maternité divine et développe l’antithèse Ève-Nouvelle Ève.

Saint Jean Eudes (1601-1680), fondateur de la Société des prêtres de Jésus et de Marie, se fait l’apôtre du culte aux saints Cœurs de Jésus et Marie considérés comme n’en faisant qu’un.

Saint Louis-Marie Grignion de Montfort (1673-1716) marque la spiritualité par son Traité de la vraie dévotion à la Sainte Vierge et promeut une dévotion qui consiste « à se donner tout entier à la très Sainte Vierge pour être tout entier à Jésus-Christ par elle » (n° 121).

 

C) Le patronage de Marie, la topographie mariale et les diverses formes d’expression artistique

Parmi les autres médiations mariales, mentionnons le patronage de la Sainte Vierge sur nombre de pays, de villes, de diocèses, de corporations. Nous sommes ici face à un puits presque sans fond, qui ne manque pas de nous impressionner.

Il faut nous limiter à un échantillon, suffisamment éloquent quoique sommaire : l’Immaculée Conception est patronne du Brésil, de la Corée, des États-Unis, de la Mongolie, du Panama, du Portugal, de la Corse, du Colorado, de l’infanterie de l’armée espagnole et de nombreux villes et diocèses. L’Assomption est patronne principale de la France, du Guatemala, de Haïti, de l’Inde, de la Jamaïque, de Malte, du Paraguay, du Maryland, de Strasbourg, de la ville de Guatemala et de plusieurs villes belges. Notre-Dame-d’Arabie est patronne des pays du Golfe persique. Notre-Dame-du-Chemin est la patronne de la Compagnie de Jésus et la Vierge Marie la protectrice exclusive de l’ordre des Frères mineurs. Notre-Dame-de-la-Miséricorde est protectrice et avocate d’Ajaccio. La Virgen de los Ángeles est patronne du Costa Rica et protectrice des Amériques, alors que Notre-Dame-de-Guadalupe est patronne de toute l’Amérique latine et des Philippines et, depuis l’an 2000, Reine du Mexique et Impératrice des Amériques. En 2019, la Vierge de Chapi, patronne du Pérou, a reçu du gouvernement le diplôme d’honneur, après que le Congrès lui ait accordé, en 2018, la médaille d’honneur avec le grade de grand officier. Notre-Dame-de-Terre-Sainte est patronne de l’Ordre Équestre du Saint-Sépulcre de Jérusalem. Notre-Dame-de-Lorette l’est des aviateurs ; Notre-Dame des grottes, des mineurs et des spéléologues ; Notre-Dame-de-Pitié, des lépreux.

Nous ajouterons à cette recension un aspect purement topographique, à savoir celui des communes au nom marial. Nous en avons répertorié 115 pour la seule France, 86 au Mexique, 70 au Brésil, 59 en Espagne et 37 au Canada. Nous constatons une fois de plus une présence préférentielle très marquée des invocations mariales en France.

Relevons que 15 pays ont reçu un qualificatif marial. C’est le cas, nous l’avons dit, de la France, « royaume de Marie », mais aussi, par exemple, de l’Angleterre, « Douaire de Marie », de la Colombie, « Jardin marial » ou de l’Ouganda, « Refuge de Marie ». Il en va de même pour 27 villes, dont Chartres, « Ville de Marie », Lausanne, « Dot et alleu de la Bienheureuse Vierge Marie », Madras, « Ville de la Mère de Dieu », Viareggio, « Cité de la Mère des Douleurs ».

Il faudrait sans doute réserver encore une place aux différentes expressions artistiques. Elles rendent elles aussi indéniablement Marie présente dans des secteurs très variés de la société. Les principaux musées du monde sont remplis d’œuvres, tableaux, sculptures et autres, représentant la Vierge Marie dans l’un ou l’autre des mystères de sa vie sur terre ou au ciel[19]. Comment ne pas évoquer ici le chef-d’œuvre de Michel-Ange, l’inoubliable Pietà de la basilique Saint-Pierre de Rome ? Ici, les icônes orientales occupent une place essentielle. Elles sont souvent miraculeuses.

La littérature mariale à elle seule remplit des bibliothèques entières, qu’elle soit théologique, spirituelle ou dévotionnelle. Et que dire des poètes et des chantres de Notre Dame ? Et même des écrivains et des romanciers. Il nous a été rappelé, au moment où la cathédrale Notre-Dame-de-Paris partait en fumée sous nos yeux impuissants et baignés de larmes, que le Notre Dame de Victor Hugo a joué un rôle appréciable pour la notoriété et la sauvegarde de la cathédrale à une époque où le baron Hausmann envisageait purement et simplement de la détruire.

Ce domaine à lui seul pourrait nous captiver des heures entières. Malgré sa beauté et son intérêt nous risquerions d’emprunter des sentiers de traverse. Nous ne nous y aventurerons donc pas davantage.

 

*

*   *

 

Dans cet essai de typologie des interventions de la Sainte Vierge dans l’histoire, nous avons passé en revue dans un premier temps les événements historiques et les apparitions mariales, puis dressé un état des sanctuaires, lieux de dévotion et de l’apport de la liturgie, et enfin présenté d’autres médiations et formes d’influence mariale. Nous avons ainsi pu effectuer un survol de ces différents aspects, survol somme toute passionnant, vu la variété des angles sous lesquels il nous a permis de contempler les interventions directes ou médiates de la Vierge Marie dans l’histoire, au cours des deux millénaires et quelques écoulés depuis son fiat mémorable et déterminant.

Les modes auxquels Notre Dame a recours pour se rendre présente dans le déroulement de la vie des hommes, nous le constatons aisément, sont donc on ne peut plus variés, allant peut-être au-delà de ce que nous aurions spontanément envisagé dans une première réflexion. Seule une évocation rapide était possible. Il existe d’ailleurs une bibliographie abondante sur nombre des points abordés. Mais il saute aux yeux qu’il était impensable de les ignorer, car l’ensemble de ces médiations mariales témoigne d’une omniprésence de notre Mère ubique terrarum. Marie est on ne peut plus inscrite dans le cœur et dans l’esprit de ses enfants, force est de le constater. La piété mariale nous est viscérale, a-t-on pu écrire[20]. En nous qualifiant d’enfants de Marie, ne laissons-nous pas percer une raison, et une raison principale, de ces interventions mariales ? C’est ce qu’il nous reviendra d’examiner dans les deux prochaines communications, en abordant in recto les fondements théologiques de la présence de la Vierge Marie dans notre monde.

 



[1]     Cf. J. Sevillia, Historiquement correct. Pour en finir avec le passé unique, Paris, 2003.

[2]     https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89v%C3%A9nement_(histoire)

[3]     Le récit de l’un d’entre eux a été publié : « Une ‘impressionnante guérison’ à Lourdes », le 30 juillet 1929, extrait de L’Action Catholique Drômoise.

[4]     St Paul VI, exhort. ap. Signum magnum, 13 mai 1967, II.6.

[5]     Cf. P.-R. Ambrogi-D. Le Tourneau, Dictionnaire encyclopédique de Marie, Paris-Perpignan, 2015.

[6]     François Villon, Ballade pour prier Notre Dame.

[7]     P.-R. Ambrogi-D. Le Tourneau, Dictionnaire encyclopédique de Marie, op. cit., p. 86-87.

[8]     Cf. D. Le Tourneau, Guide des sanctuaires mariaux de France, Paris-Perpignan, 2019.

[9]     Cf. P.-R. Ambrogi-D. Le Tourneau, « Apparitions (description des) », Dictionnaire encyclopédique de Marie, op. cit., p. 86-87.

[10]   À titre d’ex., l’on en dénombre 35 en Allemagne, 32 en Belgique, 29 au Canada, 99 aux Etats-Unis...

[11]   Il s’agit de Cotignac (l’apparition reconnue la plus ancienne), Notre-Dame-de-Sion à Nancy, La Prénessay, Notre-Dame-de-Lareu à Alan, Notre-Dame-du-Laus, la Médaille miraculeuse, Notre-Dame-de-la-Salette, Notre-Dame-de-Lourdes, Notre-Dame-de-Pontmain, Saint-Bauzille-de-la-Sylve, Versailles.

[12]   Cf. J.-E. Drochon, Histoire illustrée des pèlerinages français de la très Sainte Vierge, Paris, 1980 ; Cl. Langlois, « Une romanisation des pèlerinages ? Le couronnement des statues de la Vierge en France dans la seconde moitié du XIXe siècle », Mélanges de l’Ecole française de Rome 117 (2005), p. 601-620, étude qui s’avère incomplète.

[13]            Ste Thérèse-Bénédicte de la Croix, Vie cachée et épiphanie, Source cachée, cité par François, exhort. ap. Gaudete et exultate, 19 mars 2018, n° 8.

[14]   Cf. P.-R. Ambrogi-D. Le Tourneau, Dictionnaire encyclopédique de Jeanne d’Arc, Paris-Perpignan, 2017.

[15]   De fait, les apparitions suivantes concernent directement l’histoire de la France : Le Puy (IIe s.), Cotignac (1519), Notre-Dame-des-Victoires (1637), la Médaille miraculeuse (1830), Notre-Dame-de-la-Salette (1846), Pontmain (1871), Pellevoisin (1876), la Bataille de la Marne (1914, apparition simplement supposée), Versailles (1914) et L’Île-Bouchard (1947). Cette question mériterait une étude à part.

[16]   Cf., par ex., st Josémaria, Quand le Christ passe, Paris, 3e éd., n° 87.

[17]   Cf. concile Vatican II, const. dogm. Lumen gentium, n° 11 ; décr. Presbyterorum ordinis, n° 5 et, pour les prêtres, n° 14.

[18]   Cf. P.-R. Ambrogi-D. Le Tourneau, Dictionnaire encyclopédique de Marie, op. cit., « Titres marials », p. 1347.

[19]   Nous renvoyons aux articles « iconographie générale » et « iconographie mariale », du Dictionnaire encyclopédique de Marie, op. cit., p. 533-565.

[20]   D. Gautret, « Mgr Le Tourneau : ‘La piété mariale est viscérale’ », dossier dans Famille Chrétienne n° 2158, semaine du 25 au 31 mai 2019, p. 30-31.