Les raisons théologiques des interventions de Marie relevant de ses privilèges

 

Le libellé de cette seconde conférence, « les raisons théologiques des interventions de Marie relevant de ses privilèges », en marque les limites. Car s’agissant de raisons d’un ordre différent, il serait présomptueux de nous hasarder à les pénétrer. Pourquoi, par exemple, la Sainte Vierge privilégie-t-elle un pays aux dépends des autres ? Pourquoi se manifeste-t-elle à un siècle plutôt qu’à un autre ? Pourquoi se fait-elle voir de gens simples et d’enfants de préférence à des personnages de haute naissance ? Autant de questions à éviter. Respectons les choix de notre Mère. Nous approchons d’un mystère. En sa présence, il convient, certes, d’essayer de le comprendre. Mais ses tenants et ses aboutissants continueront de nous échapper largement. Pourquoi Dieu décide-t-il d’intervenir directement dans notre histoire voici 2000 ans seulement et pas plus tôt ? Il nous faut admettre la liberté de Dieu dans le choix des voies et des moyens auxquels il a recours pour notre Rédemption et de l’heure la plus adéquate pour le faire. Il ne nous appartient pas de formuler des raisonnements inquisiteurs.

Mais nous pouvons, comme nous nous le proposons maintenant, essayer de comprendre le pourquoi, le fondement théologique, des interventions de la Bienheureuse Vierge Marie dans le cours de l’histoire et dans le cœur des hommes. Car il s’agit de l’un et de l’autre. L’homme est l’artisan de l’histoire. Il la rédige au jour le jour. Il lui imprime sa marque, d’autant plus profonde et durable qu’il est lui-même plus saint. Mais en présence de faits surnaturels, nous ne pouvons que baisser la tête en signe d’acceptation et rendre grâce au Tout-Puissant pour tous ses bienfaits en notre faveur, etiam ignotis, même ceux que nous ignorons, comme le relevait saint Josémaria. Biens cachés qui dépassent sans doute de beaucoup ceux dont nous prenons conscience. Cette indétermination, il nous faut l’appliquer également aux interventions de la très Sainte Vierge, notamment à toutes les fois où elle est apparue aux pauvres humains que nous sommes, avec grande majesté ou de façon plus modeste.

Gardons-nous de la curiosité, sûrement prétentieuse, de vouloir tout comprendre et de mettre à jour les arcanes divines. Notre esprit cartésien nous y incline sans doute. Ce serait bâtir une ziggourat du XXIe siècle. Mais nous sommes devenus vraiment fils de Dieu et donc enfants de Marie également. À ce double titre, il nous échoit de connaître les projets et les événements de notre famille. Dans ce contexte, où notre Seigneur n’hésite pas à nous appeler ses amis (cf. Jn 15, 15), il est permis de nous interroger sur les raisons qui poussent la Très Sainte Trinité à charger sa Mère et notre Mère à nous protéger tout au long de l’histoire.

Puisqu’il nous est proposé de nous interroger sur un mystère, partons du mystère premier et le plus profond de tous, celui de la Très Sainte Trinité. Nous n’aimons pas vraiment Dieu si nous n’aimons pas les autres. C’est l’exemple premier proposé par la vie de la Trinité Sainte : l’Amour des Personnes divines les pousse à créer un monde angélique et un monde humain appelés à participer à cet Amour et un monde matériel qui aide les hommes à y parvenir (cf. Gn 2, 15).

Cette orientation à aimer est inscrite au tréfonds de notre nature. Elle est s’exprime sous le régime de l’Ancienne Alliance par le Shema Israël et, dans la Nouvelle Alliance inaugurée par Jésus-Christ, par le commandement nouveau (cf. Jn 13, 34-35). À ce mystère trinitaire, la Vierge Marie est associée étroitement. La « Fille de Dieu le Père » ne peut vouloir que ce que Dieu veut. Notre Seigneur a affirmé que Dieu « veut que tous les hommes soient sauvés » (1 Tm 2, 4). Tel est donc aussi le désir le plus profond de la Vierge Marie. « Mère de Dieu le Fils », elle s’associe pleinement à la Rédemption de l’humanité, qu’elle reçoit comme sa descendance au pied de la Croix lors de l’admirable échange que Jésus agonisant réalise (cf. Jn 19, 26-27). « Épouse de Dieu le Saint-Esprit »[1], le Sanctificateur, Marie est présente partout où il agit et renforce son action de sa « toute-puissance suppliante », car « l’Esprit intercède pour nous par des gémissements inexprimables » (Rm 8, 26). Il s’agit non pas d’éventer maladroitement un secret, mais d’approfondir la connaissance d’un patrimoine de famille. Nous sommes alors parfaitement légitimés pour procéder à une enquête approfondie.

Saint Paul VI faisait remarquer que si « Marie, Mère de Dieu et du Rédempteur, lui a été unie par un lien étroit et indissoluble, et qu’elle a eu un rôle tout spécial dans le mystère du Verbe incarné et du Corps mystique, c’est-à-dire dans l’économie du salut, il apparaît évident que la Vierge, non seulement en tant que Mère très de Dieu, présente aux mystères du Christ, mais aussi en tant que Mère de l’Église, est légitimement honorée par l’Église d’un culte spécial, surtout liturgique[2]. » Celle-ci va nous mener à prendre comme axe de notre réflexion trois prérogatives de Notre Dame, à savoir la Maternité spirituelle de Marie (A), sa fonction de co-Médiatrice avec Jésus (B), sa royauté universelle enfin (C).

 

I –  La Maternité spirituelle de Marie

 

Nous en verrons d’abord les fondements (A), puis l’explication chez les Pères et dans le magistère ecclésiastique (B), avant d’en montrer le prolongement dans l’Église (C).

 

A) Les fondements de la Maternité spirituelle

 

La Benoîte Mère de Dieu, comme nos pères l’appelaient au Moyen Âge, exerce une maternité spirituelle à l’égard des hommes qu’elle engendre à la vie de la grâce, en tant qu’associée à la rédemption réalisée par son Fils sur la Croix. Marie, est la « Mère spirituelle parfaite de l’Église », car elle est, pour Paul VI, un « exemplaire de vertu qui rayonne sur toute la communauté des élus », et parce qu’elle « continue maintenant, au ciel, à remplir son rôle naturel en  coopérant à la naissance et au développement de la vie divine dans chacune des âmes des hommes rachetés »[3].

La femme de l’Apocalypse est la Mère du Messie, cet enfant mâle qu’elle enfante et qui « doit gouverner toutes les nations avec un sceptre de fer » (Ap 12, 5), et la Mère des disciples (cf. v. 17). D’après cela, l’affirmation de Jésus en Croix, dans Jean 19, 25-27, n’est pas uniquement l’invitation faite au disciple de prendre Marie avec lui, mais bien l’annonce de cette maternité spirituelle universelle, rapportée aux temps messianiques. Oecumenicus est le premier exégète en langue grecque à identifier, au VIe siècle, la femme glorieuse de l’Apocalypse poursuivie par le dragon à la Vierge Marie, et à considérer que tous les chrétiens sont ses enfants.

Cette maternité spirituelle « s’étend à tous les hommes qu’il est venu sauver ». Le Catéchisme de l’Église Catholique affirme de Marie qu’« elle engendra son Fils, dont Dieu a fait « l’aîné d’une multitude de frères » (Rm 8, 29), c’est-à-dire de croyants, à la naissance et à l’éducation desquels elle apporte la coopération de son amour maternel »[4].

Il s’agit d’« une participation à la puissance de l’Esprit Saint, de celui qui « donne la vie ». Elle est en même temps l’humble service de celle qui dit d’elle-même : « Voici la servante du Seigneur » (Lc 1, 38) »[5]. « La maternité de Marie, qui devient un héritage de l’homme, est un don, un don que le Christ lui-même fait personnellement à chaque homme[6] », affirmera saint Jean-Paul II. Ayant choisi Marie pour Mère de son Fils unique, Dieu « lui a inculqué des sentiments tout maternels, qui ne respirent que l’amour et le pardon », nous dit Léon XIII[7].

« Alors arrivent sa Mère et ses frères, lisons-nous chez saint Marc. Restant au-dehors, ils le font appeler. Une foule était assise autour de lui ; et on lui dit : Voici que ta Mère et tes frères sont là dehors : ils te cherchent. Mais il leur répond : Qui est ma Mère ? Qui sont mes frères ? Et parcourant du regard sur ceux qui étaient assis en cercle autour de lui, il dit : Voici ma Mère et mes frères. Celui qui fait la volonté de Dieu, celui-là est pour moi un frère, une sœur, une mère » (Mc 3, 31-35). Il s’agit d’une parenté nouvelle, toute spirituelle, que Jésus fait découvrir, parenté qui efface la première par sa splendeur, comme le soleil efface la lumière des cierges. « On peut dire que cette dimension de la maternité appartenait à Marie dès le commencement, c’est-à-dire dès le moment de la conception et de la naissance de son Fils[8] ». Néanmoins nous pourrions signaler comme trois étapes de son émergence : Cana, le Calvaire et le Cénacle. Nous suivrons ici les développements de l’encyclique Mater Redemptoris.

À Cana, par-delà le fait somme toute minime du manque de vin au cours d’un banquet de noces, nous voyons Marie se situer « entre son Fils et les hommes dans la réalité de leurs privations, de leur pauvreté et de leurs souffrances. Elle se place « au milieu », c’est-à-dire qu’elle agit en médiatrice non pas de l’extérieur, mais à sa place de Mère, consciente, comme telle, de pouvoir montrer au Fils les besoins des hommes, ou plutôt « d’en avoir le droit »[9].

« Un autre élément essentiel de ce rôle maternel de Marie, précise Jean-Paul II, se trouve dans ce qu’elle dit au serviteurs […]. La Mère du Christ se présente devant les hommes comme le porte-parole de la Volonté du fils, celle qui montre quelles exigences doivent être satisfaites pour que puisse se manifester la puissance salvifique du Messie[10]. »

 

Transportons-nous maintenant au Calvaire, où l’activité « de la Vierge qui nous régénère devait connaître son point culminant dans sa compassion », comme l’écrit l’abbé de Menthière[11]. Le « testament de la Croix » fait « ressortir entre la Mère et le Fils un nouveau lien […]. Si la Maternité de Marie envers les hommes avait été déjà antérieurement annoncée, elle est maintenant clairement précisée et établie : elle résulte de l’accomplissement plénier du mystère pascal du Rédempteur »[12]. Cela nous situe « au centre de l’accomplissement de la promesse incluse dans le protévangile : « Le lignage de la femme écrasera la tête du serpent » (cf. Gn 3, 15) »[13].

 

Le Cénacle enfin. De la présence discrète, mais essentielle, de Marie au Cénacle de Jérusalem découle la Maternité de Marie à l’égard de l’Église. Dans celle-ci, « elle continue à être une présence maternelle, comme le montrent les paroles prononcées sur la Croix : « Femme, voici ton fils » ; « voici ta Mère »[14].

Que nous disent les Pères et le magistère autorisé ?

 

B) L’explication donnée par le Pères et par le magistère ecclésiastique

 

Jésus veut que, parmi les choses « achevées », « il y ait encore le don de sa Mère à l’Église et au monde. Il s’agit certainement d’une maternité spirituelle qui se réalise, selon la tradition chrétienne et la doctrine de l’Église dans l’ordre de la grâce.

Le concile Vatican II (LG 61) l’appelle « Mère dans l’ordre de la grâce » : Marie « fut sur cette terre, par disposition de la divine Providence, la noble Mère du divin Rédempteur, l’associée du Seigneur la plus généreuse qui fut, et son humble servante. Elle, qui a conçu le Christ, l’a enfanté, l’a nourri, l’a présenté au Père dans le temple, qui a souffert avec son Fils mourant sur la croix, elle a coopéré, d’une manière toute spéciale, à l’œuvre du Sauveur par son obéissance, sa foi, son espérance et son ardente charité. Elle a vraiment collaboré à la restauration de la vie surnaturelle dans les âmes. Voilà pourquoi elle fut pour nous une mère dans l’ordre de la grâce ».

C’est donc une maternité essentielle, « surnaturelle », qui s’inscrit dans la sphère où agit la grâce, génératrice de vie divine dans l’homme. Elle est donc objet de foi, comme l’est la grâce elle-même, à laquelle elle est reliée, mais qui n’exclut pas, et même comporte, toute une floraison de pensées, d’affections tendres et douces, de sentiments très vifs d’espérance, de confiance, d’amour qui font partie du don du Christ. Jésus, qui avait expérimenté et apprécié l’amour maternel de Marie dans sa propre vie, a voulu que ses disciples eux aussi puissent à leur tour jouir de cet amour maternel comme composante de leur rapport avec lui dans tout le développement de leur vie spirituelle. Il s’agit de sentir Marie comme Mère, en lui permettant de nous former à la véritable docilité envers Dieu, à la vraie union avec le Christ, à la vraie charité envers le prochain »[15].

Pour saint Aelred de Rievaulx (1110-1166/67), étant la Mère du Christ, « la Vierge est à ce titre la mère de notre sagesse, la mère de notre justice, la mère de notre sainteté, la mère de notre rédemption. Et pour cela même elle nous est plus mère que celle qui nous engendra dans la chair. D’elle nous tenons une meilleure naissance, parce qu’elle est notre sainteté, notre justice, notre sanctification, notre rédemption »[16].

Les textes patristiques interprètent habituellement le passage de Jean 19, 25-27 dans lequel Jésus confie Marie à saint Jean dans un sens moral[17]. Toutefois, pour saint Nil d’Ancyre (+ 432) « elle est vraiment la Mère de ceux qui vivent selon l’Évangile »[18]. Origène affirme quant à lui que « les prémices de toutes les Écritures sont les Évangiles et leur prémisse est l’Évangile de saint Jean. Personne ne peut saisir le sens des Évangiles s’il n’a pas reposé sur la poitrine de Jésus et s’il n'a pas reçu de Jésus Marie pour mère. Celui qui doit devenir un autre Jean, il faut qu’il progresse jusqu’à être désigné par Jésus comme étant Jésus lui-même, à l’exemple de Jean. Car si Marie n’a pas eu d'autre fils que Jésus, selon ceux qui pensent sainement d’elle, la parole de Jésus à sa mère : Voici ton fils – car il ne dit pas : Vois, celui-ci aussi est ton fils – veut dire : Vois, celui-ci est Jésus que tu as engendré »[19]. Saint Ambroise (v. 340-397) suit cette exégèse et reconnaît que Jésus proclame Marie Mère de tous les croyants[20]. Saint Jean Damascène (v. 650-749) affirme de son côté que « par elle nos hostilités séculaires avec le Créateur ont pris fin. Par elle notre réconciliation avec Lui fut proclamée, la paix et la grâce nous furent données, les hommes unissent leurs chœurs à ceux des anges, et nous voilà faits enfants de Dieu, nous qui étions auparavant un objet de mépris ! Par elle nous avons vendangé le raisin qui donne la vie, d’elle nous avons cueilli le germe de l’incorruptibilité. De tous les biens, elle est devenue pour nous la médiatrice. En elle Dieu s’est fait homme, et l’homme est devenu Dieu »[21].

Au Moyen Âge, c’est devenu une doctrine courante, repérable, par exemple, chez Rupert de Deutz, Ambroise Autpert, Paschase Radbert, Georges de Nicomédie, Anselme de Cantorbéry ou Anselme de Lucques.

Léon XIII est le premier pape à utiliser le titre dans un document magistériel[22]. Pie XII résume en ces termes les arguments de ses prédécesseurs : « La Mère de la tête a été faite Mère des membres. La mère de la vigne est aussi mère des sarments.[23] » En même temps, l’Église ne voit pas dans Jean 19, 25-27 l’origine de la maternité spirituelle, mais sa proclamation solennelle. C’est, dira Pie XII, une action divine qui ratifie explicitement la Maternité mystique produite par l’Incarnation du Verbe[24].

Nous verrons ultérieurement que Marie est la nouvelle Ève, Mère des vivants. Enfin la Sainte Vierge remplit son rôle maternel depuis son trône céleste, parce que, selon les desseins divins, elle protège du haut du ciel de façon spéciale l’Église et prend soin de nous, par son intercession, son action et son amour[25]. Jean XXIII réaffirme la même doctrine ainsi que ses successeurs.

Le concile Vatican II confirme à cet égard que « cette maternité de Marie dure sans cesse, dans l’économie de la grâce, depuis le consentement que sa foi lui fit donner à l’Annonciation et qu’elle maintint sans hésitation sous la croix, jusqu’à l’accession de tous les élus à la gloire éternelle. En effet, au ciel, elle n’a pas déposé cette fonction salvifique, mais elle continue, par son instante intercession, à nous obtenir des grâces en vue de notre salut éternel. Dans sa charité maternelle, elle s’occupe, jusqu’à ce qu’ils soient parvenus à la félicité de la patrie, des frères de son Fils qui sont encore des pèlerins et qui sont en butte aux dangers et aux misères. Aussi la Bienheureuse Vierge est-elle invoquée dans l’Église sous les titres d’Avocate, d’Auxiliatrice, d’Aide et de Médiatrice. Tout cela doit pourtant s’entendre de manière qu'on n’enlève ni n’ajoute rien à la dignité et à l’action du Christ, seul Médiateur »[26].

Le titre de « Mère de la vie » déjà utilisé par Grégoire de Nysse, a été expliqué ainsi par le bienheureux Guéric d’Igny (1070/1080-1157) : « Elle est la Mère de la Vie, dont vivent tous les hommes ; en engendrant elle-même cette vie, d’une certaine façon elle a régénéré tous ceux qui devaient la vivre. Un seul fut engendré, mais nous fûmes tous régénérés.[27] ».

Un texte du XIIIe s., le Mariale, attribué à saint Albert le Grand, utilisant une image audacieuse, fait remonter cette régénération au « travail douloureux du Calvaire » à travers lequel « elle est devenue la Mère spirituelle de tout le genre humain » ; en effet, « dans son sein chaste, elle conçut, par compassion, les enfants de l’Église »[28].

Le concile Vatican II, après avoir affirmé que Marie apporta à l’œuvre du Sauveur une coopération absolument sans pareille », conclut ainsi : « C’est pourquoi elle est devenue pour nous, dans l’ordre de la grâce, notre Mère[29] », confirmant par là « le sentiment ecclésial qui voit Marie à côté de son Fils comme la Mère spirituelle de toute l’humanité »[30].

Le pape Paul VI a expliqué que Marie est un don de Jésus au disciple, à l’Église et aux hommes. La présence de Marie dans l’Église est l’accueil du don que Jésus fit sur la croix : Marie accomplit l’ultime volonté de Jésus, elle dit oui à sa parole « voici ton fils » (Jn 19, 25-27), et, recevant la grâce, accomplit la tâche maternelle de porter attention aux disciples. « Ce qui doit stimuler encore davantage les fidèles à suivre les exemples de la très Sainte Vierge, c’est le fait que Jésus, en nous la donnant pour Mère, nous l’a tacitement présentée comme le modèle à suivre ; il est en effet naturel que les enfants aient les mêmes sentiments que leurs mères et qu’ils reflètent leurs mérites et leurs vertus. C’est pourquoi, de même que chacun de nous peut répéter avec saint Paul : le Fils de Dieu m’a aimé et s’est livré pour moi, de même il peut en toute confiance croire qu’à lui aussi le divin Sauveur a laissé en héritage spirituel sa propre Mère, avec tous les trésors de grâce et de vertu dont il l’avait comblée afin qu’ils parviennent jusqu’à nous par l’influence de sa puissante intercession et notre imitation résolue. C’est pourquoi saint Bernard affirme, à bon droit : en venant en elle, l’Esprit Saint la combla de grâce pour elle-même ; en l’inondant de nouveau, il en fit pour nous une source de grâce surabondante et débordante »[31].

 

C) La Maternité spirituelle et l’Église

 

Cette maternité spirituelle se poursuit envers l’Église. L'extension de la maternité de Marie au Calvaire est une œuvre trinitaire qui insère la relation Marie-disciples de Jésus dans les relations trinitaires à travers l’histoire du salut à partir de la double relation du Père au Fils unique et du Père aux frères et sœurs de ce Fils. Le désir de Marie reste « que se manifeste la puissance messianique de son Fils, c’est-à-dire sa puissance salvifique destinée à secourir le malheur des hommes, à libérer l’homme du mal qui pèse sur sa vie sous différentes formes et dans des mesures diverses »[32]. Marie intercède en faveur des hommes, présentant au Christ les manques, les privations, les souffrances, la pauvreté des hommes, et leur obtient les biens de la grâce. Elle les introduit « dans le rayonnement de la mission messianique et de la puissance salvifique du Christ »[33].

Après l'événement de la Croix, la médiation de Marie traduit une charité ardente envers tous les hommes pour lesquels son Fils vient de s’offrir au Père. Le don de la maternité selon la chair qu’elle avait fait à son Fils devient désormais le don d’une maternité spirituelle à eux, qui sont le fruit de la Croix. C’est la maternité spirituelle de Marie qui fonde la maternité spirituelle de l’Église : « La maternité de l’Église, écrit Scheeben, agit sur la base et par la vertu de celle de Marie ; celle de Marie continue d’agir dans et par celle de l’Église.[34] »

Par cette médiation, qui, nous l’avons dit, reste subordonnée à celle du Rédempteur, Marie contribue « d’une manière toute spéciale à l’union de l’Église en pèlerinage sur la terre avec la réalité eschatologique et céleste de la communion des saints »[35]. Marie exercera ce que le pape slave appelle une médiation « de clémence » lors de la deuxième venue du Seigneur, en raison de son Assomption, bien que, encore une fois, subordonnée à la médiation de son Fils[36].

Cette maternité, la Vierge Marie l’exerce directement dans sa fonction de co-Médiatrice avec Jésus, point sur lequel nous allons tourner notre regard maintenant.

 

II – La fonction de co-Médiatrice avec Jésus

 

Nous traiterons d’abord de la dépendance de la Médiation de Marie par rapport à celle du Christ (A), avant d’examiner l’explication donnée par le Pères et par le magistère ecclésiastique (B) et de préciser la nature de cette Médiation (C).

 

A) La Médiation du Christ et celle de Marie

 

Dans le Nouveau Testament, le Christ est l’unique Médiateur (cf. 1 Tm 2, 5-6) parce qu’il est pleinement Dieu et pleinement homme, médiateur en lui-même, par nature et par l’acte sacrificiel de la Croix. Jésus, dit Arnaud de Bonneval (+ v. 1157), « l’inclut aussi parmi ceux pour qui il offrait au Père le sacrifice de son sang, dans ce bienfait universel »[37].

 Toute grâce qui est communiquée en ce monde arrive par trois degrés, explique Léon XIII. Car, de Dieu dans le Christ, du Christ dans la Vierge et de la Vierge en nous, elle nous est régulièrement dispensée.[38] » Selon lui, « on peut affirmer en toute justice et en toute vérité que par la volonté de Dieu rien de cet immense trésor de grâces accumulé par notre Seigneur – car la grâce et la vérité sont venues par Jésus-Christ (Jn 1, 17) – ne peut nous parvenir par d’autres mains que celles de Marie, car Dieu en a disposé ainsi ; de même qu’il n’est possible d’aller au Père suprême que par le Fils, ne peut-on arriver pratiquement au Christ que par Marie »[39].

Nous confessons, affirme saint Alphonse-Marie de Liguori (1696-1787), que « Jésus-Christ est l’unique Médiateur de justice et que lui seul nous obtient par ses mérites les grâces et le salut. Mais nous disons que Marie est Médiatrice de grâce et que, si tout ce qu’elle obtient, elle l’obtient par les mérites de Jésus-Christ et en vertu d’une prière faite au nom de Jésus-Christ, il n’en est pas moins vrai que toutes les grâces que nous sollicitons ne nous sont accordées que moyennant son intercession »[40].

Toute influence de Marie sur les hommes naît du bon vouloir de Dieu, des mérites de Jésus-Christ et dépend donc de lui. La Vierge Marie est médiatrice de toutes les grâces, car c’est par elle que le Père nous a donné le Fils. « L’unique médiation du Rédempteur n’exclut pas, mais « suscite au contraire une coopération variée de la part des créatures, en dépendance de l’unique source » (LG 62) »[41].

« Ce Fils unique n’a pas de plus grand plaisir que d’écouter vos prières en notre faveur, dira saint Éphrem (306-373) à l’adresse de la Mère de Dieu ; il estime que c’est sa gloire à lui, tout autant qu’une dette envers nous, de les exaucer.[42] »

 

B) L’apparition de la notion de co-Médiatrice

 

Il est question de Marie comme Médiatrice de toutes les grâces à compter du Ve siècle. L’évêque Basile de Séleucie (début Ve s.-499) appelle Marie en ces termes : « Je te salue, pleine de grâce, toi qui as été constituée médiatrice entre Dieu et les hommes afin de renverser le mur d’inimitié et de ramener entre le ciel et la terre l’union la plus étroite ! »

Son pouvoir d’intercession dépasse celui de tous les saints : « Vous avez vu quel grand mystère a été opéré par Elle. Qui donc n'admire pas la grande puissance de la mère de Dieu, et de combien elle dépasse tous les saints que nous honorons ? Si en effet le Christ conféra une telle grâce à des serviteurs, de sorte qu’ils soignaient les malades non seulement par leur contact, mais par leur ombre – ils mettaient en effet les malades, écrit le livre des Actes, au milieu de la place, et l’ombre de Pierre chassait les infirmités (Ac 5, 15) ; ou mieux, si parfois en prenant un linge de Paul, on chassait les démons vengeurs - quel pouvoir faut-il accorder à la mère de Dieu ?[43] »

Pour saint Modeste de Jérusalem (+ 634), l’Assomption de Marie a pour objet de permettre sa Médiation : « Dieu préserve vraiment de toute affliction ceux qui reconnaissent Marie Mère de Dieu : il t’a emmené près de lui pour que tu puisses intercéder pour nous.[44] »

Saint Éphrem la chante en ces termes : « Ô ma Souveraine, très sainte Theotókos, après le Christ Médiateur vous êtes la première Médiatrice pour le monde entier.[45] »

Saint Bernard de Clairvaux (1090/91-1153) le relaye : « Exaltons l’inventrice de la grâce, la médiatrice du salut, la réparatrice de tous les siècles ! Ainsi chante l’Église, ainsi m’a-telle appris à chanter moi-même.[46] »

Encore convient-il de préciser que la médiation de Marie est subordonnée à celle de Jésus-Christ, autrement elle serait incompréhensible. Toutefois cette notion continue de rencontrer de fortes réticences à la Commission théologique internationale et l’on sait qu’une pape tel que Benoît XVI ne s’y est pas montré favorable. Son prédécesseur a écrit que « Marie se situe entre son Fils et les hommes dans la réalité de leurs privations, de leur pauvreté et de leurs souffrances. Elle se place « au milieu », c’est-à-dire qu’elle agit en médiatrice non pas de l’extérieur, mais à sa place de Mère. […] Sa médiation a donc un caractère d’intercession »[47].

C’est une médiation dans le Christ, qui découle de la surabondance de ses mérites et « s’appuie sur sa médiation [du Christ], dont elle dépend en tout et d’où elle tire toute sa vertu »[48].

L’ardente charité qui ne cessait de grandir en Marie la faisait entrer « d’une manière tout à fait personnelle dans la médiation unique « entre Dieu et les hommes », qui est la médiation de l’homme Jésus-Christ ». La plénitude de grâce et de vie surnaturelle de Marie la prédisposait de manière tout à fait spéciale « à la coopération avec le Christ, médiateur unique du salut de l’humanité. Et cette coopération, c’est précisément sa médiation subordonnée à la médiation du Christ »[49]. Les titres d’avocate, d’auxiliatrice, de secourable, de médiatrice sont entendus « de telle sorte que nulle dégradation, nulle addition n’en résultent quant à la dignité et à l’efficacité de l’unique Médiateur, le Christ »[50], affirme Lumen gentium.

« Marie, dira saint Pie X, est la dispensatrice de tous les trésors que Jésus nous a acquis par sa mort et par son sang. […] La source est le Christ […], mais Marie, comme le remarque justement saint Bernard, est l’“aqueduc” ou, si l’on veut, le cou qui relie le corps à la tête, et qui transmet au corps la force et la puissance de la tête [51]. »

Comme Marie le précisait à Estelle Faguette, lors des apparitions à Pellevoisin, en 1876, « ces grâces sont de mon Fils, je les prends dans son Cœur ».

Jean-Paul II consacre la troisième partie de son encyclique Redemptoris Mater à la médiation de Marie. Pour lui, cette médiation comprend aussi bien la participation et la collaboration de Marie à la vie rédemptrice de son Fils que l’intercession et la distribution des grâces obtenues par la Rédemption. En outre, elle se produit dans le Christ : « Marie entrait d’une manière tout à fait personnelle dans la médiation unique « entre Dieu et les hommes », qui est la médiation de l’homme Jésus Christ »[52]. De plus, « par sa médiation subordonnée à celle du Rédempteur, Marie contribue d’une manière spéciale à l’union de l’Église en pèlerinage sur la terre avec la réalité eschatologique et céleste de la communion des saints »[53]. Enfin, cette médiation, subordonnée à celle du Christ Seigneur, est tout à fait singulière, car elle « étroitement liée à sa maternité, elle possède un caractère spécifiquement maternel par lequel elle se distingue de celle des autres créatures »[54].

« Marie n’a pas été un instrument purement passif entre les mains de Dieu mais à coopéré au salut des hommes dans une libre et entière obéissance. Sans rien enlever et rien ajouter à l’action de Celui qui est l’unique Médiateur entre Dieu et les hommes, Marie nous montre les voies du salut, les voies qui convergent vers le Christ, son Fils, et vers son œuvre rédemptrice », dira Jean-Paul II au Brésil[55].

Et Arnaud de Chartres : « Ton Fils te dépasse, ô Marie, parce que par sa passion il a ôté le péché du monde ; car pour la rédemption du monde ce n’est pas toi qui es morte, mais ton Fils. Cependant tu as coopéré avec ton Fils au salut du monde, ayant compati à sa mort, lors de sa passion sur la croix. Encore qu’alors tu n’aies pas déposé ta propre vie, tu l’as cependant exposée[56]. »

Pour saint Germain, « nul, sinon par vous, ô très sainte, n’obtient le salut ; nul, sinon par vous, n’est délivré des maux ; nul, sinon par vous, n’est accordé de faveur ; à nul, sinon par vous, ne sont octroyées la grâce et la miséricorde »[57].

Et, comme saint Bernard l’explique, « le divin ouvrier en sa suprême habileté et clémence n’a pas mis en pièce ce qui était fêlé, mais pour un plus grand profit, il a complètement repris son œuvre, façonné pour nous un nouvel Adam en partant de l’ancien et transmué Ève en Marie. Sans doute le Christ pouvait suffire et de fait actuellement tout ce qui suffit à notre salut vient de lui. Mais pour nous, il n’était pas bon que l’homme fût seul. Il y avait une haute convenance à ce que fussent présents pour aider à notre relèvement les deux sexes qui, ni l’un ni l’autre, n’avaient manqué de prendre part à notre perte »[58].

Quelle est donc la nature de cette médiation ainsi officieusement reconnue par beaucoup ?

 

C) La nature de cette médiation

 

La médiation de Marie est une médiation spéciale, fondée sur la plénitude de grâces et la pleine disponibilité de la servante du Seigneur. Il s’agit d’une médiation d’intercession, subordonnée, dans le Christ, et universelle. Mais, comme saint Tomas d’Aquin l’a relevé, rien ne fait obstacle à ce que certains êtres « soient appelés, sous un certain rapport, médiateurs entre Dieu et les hommes en tant qu’ils coopèrent à unir les hommes à Dieu de façon dispositive et subordonnée »[59].

« En réponse à cette disponibilité intérieure de sa Mère, Jésus-Christ la préparait toujours davantage à devenir, pour les hommes, leur « Mère dans l’ordre de la grâce »[60], écrira saint Jean-Paul II. Il ajoutait qu’ainsi « la maternité de Marie demeure sans cesse dans l’Église comme médiation d’intercession »[61]. Ce n’est plus seulement par Marie que l’on accède au Christ, mais c’est aussi « avec » elle, par une médiation à deux dimensions. Marie n’est pas juste un « canal » passif des grâces : elle intervient activement en faveur de ses enfants.

Comme Dante l’écrit, « vouloir la grâce sans recourir à elle, c’est vouloir voler sans ailes »[62].

La présence de la Vierge Marie dans la vie des baptisés, dira René Laurentin (1917-2017), est « une présence en Dieu et par Dieu, […] inséparable de Dieu comme le ruisseau de la source ».

Saint Louis-Marie Grignion de Montfort (1673-1716) appelle Marie « notre médiatrice d’intercession »[63]. Et pour Arnaud de Bonneval, « la Mère et le Fils se partagent devant le Père ces devoirs suggérés par la piété. Avec une œuvre extraordinaire de médiation, ils fortifiaient l’œuvre de la rédemption humaine et ils produisaient entre eux le fruit indestructible de notre réconciliation ».[64]

Il s’agit bien d’une médiation d’intercession, comme le relève l’abbé de Menthière, Marie intercédant « non seulement pour ceux qui l’en prient mais aussi pour ceux qui n’ont pas su ou pu ou osé demander quoi que ce soit »[65].

Nous nous rappellerons toutefois l’étonnement de sainte Catherine Labouré en constatant que quelques-unes des pierres précieuses fixées aux doigts de la Vierge n’émettent aucun rayon. Une voix intérieure lui dit : « Ces pierreries, qui restent dans l’ombre, figurent les grâces qu’on oublie de me demander. »

De la médiation passons à la royauté universelle de Marie.

 

III – La royauté universelle de Marie

 

Nous passerons en revue les points suivants : le fondement de la royauté universelle de Marie (A), la royauté de Marie dans l’Ancien Testament (B) et enfin la nature de la royauté exercée par Marie (C).

 

A) Le fondement de la royauté universelle

 

La royauté universelle de Marie est une conséquence nécessaire de la mission à laquelle la très Sainte Vierge a été prédestinée par Dieu. Elle est la Mère du Créateur, la Médiatrice entre ce dernier et les créatures, les deux titres fondamentaux de sa Royauté.

Écoutons le vénérable Pie XII nous en parler : « Nous décrétons et instituons la fête de Marie-Reine, qui se célébrera chaque année dans le monde entier le 31 mai. Nous ordonnons également que, ce jour-là, on renouvelle la consécration du genre humain au Cœur Immaculé de la bienheureuse Vierge Marie[66]. »

Le Pontife donne les raisons d’une telle décision : « Le peuple chrétien, même dans les siècles passés, croyait avec raison que celle dont est né le Fils du Très-Haut, qui « régnera à jamais sur la maison de Jacob » (Lc 1, 32), « Prince de la Paix » (Is 9, 6), « Roi des rois et Seigneur des seigneurs » (Ap 19, 16), avait reçu plus que toute autre créature des grâces et privilèges uniques ; et considérant aussi les relations étroites qui unissaient la mère au fils, il a reconnu sans peine la dignité royale suprême de la Mère de Dieu. »

À l’appui de la déclaration de la royauté de Marie, le pape Pie XII citait nombre d’écrivains ecclésiastiques, dont saint Grégoire de Nazianze disant que Marie est « Mère du Roi de tout l’univers », « Mère Vierge, [qui] a enfanté le Roi du monde entier »[67] ; Aurélien Prudence déclarant que cette Mère « s’étonne d’avoir engendré Dieu comme homme et comme Roi suprême »[68]. Saint Germain de Constantinople s’adressant à la Vierge en lui disant : « Assieds-toi, ô Souveraine, il convient en effet que tu sièges en haut lieu puisque tu es Reine et plus glorieuse que tous les rois[69]. »

La royauté de Marie se fonde avant tout sur sa Maternité divine. Elle « est Reine, puisqu’elle a donné la vie à un Fils qui, dès l’instant de sa conception, même comme homme, était, à cause de l’union hypostatique de la nature humaine avec le Verbe, Roi et Seigneur de toutes choses ». Pour saint Jean Damascène, Marie « est vraiment devenue la Souveraine de toute la création au moment où elle devint Mère du Créateur »[70].

Une autre raison tient à ce que, selon la volonté de Dieu, elle joua dans l’œuvre de notre salut éternel, un rôle des plus éminents. Aussi chante-t-on à bon droit dans la Sainte Liturgie : « Sainte Marie, Reine du ciel et maîtresse du monde, brisée de douleur, était debout près de la Croix de notre Seigneur Jésus-Christ[71]. »

Jean de Thessalonique, premier panégyriste de la royauté de Marie, évoque « l’admirable et très glorieuse Souveraine de tout l’Univers », « Notre illustre Souveraine », « la Souveraine du monde »[72].

Saint Martin Ier (649-656) l’appelle « notre glorieuse Souveraine toujours Vierge ». Grégoire II (715-731) écrivant à saint Germain, évêque de Constantinople, au sujet du culte des saintes images, évoque la « Dominatrice de tous », « omnium Dominæ ac veræ Dei matris », la « Souveraine universelle et vraie Mère de Dieu » et « Souveraine de tous les chrétiens »[73].

Innocent III (1198-1216), dans certains de ses vers, appela Marie « Impératrices des anges » et « Reine du Ciel ». Nicolas IV (1288-92) fait bâtir un sanctuaire dédié à Marie, « Reine des anges ». Jean XXII (1316-1334) accorde quarante jours d’indulgence à ceux qui réciteraient l’antienne « Salve Regina », hymne de la Royauté de Marie.

Boniface IX (1389-1404) appelle Marie « Reine très parfaite » et « Reine des Cieux »[74]. Sixte IV (1471-1484) appelle la Sainte Vierge « Reine des Cieux » et affirme qu’elle est la « Reine qui intercède sans cesse auprès du Roi qu’elle a mis au monde »[75]. Dans une belle prière, il proclame Marie « Reine du Ciel », « Souveraine du monde ».

Paul V (1605-1621) récitait très souvent cette prière : « Reine du Ciel très clémente ». Grégoire XV (1621-1628)  appelle la Vierge « Céleste Reine »[76]. Benoît XIV (1740-1758) donne à Marie le titre de « Reine du Ciel et de la terre » « et affirme que le Roi suprême lui a en quelque sorte transmis son pouvoir »[77].

Léon XIII (1878-1903) évoque souvent dans ses encycliques mariales « Marie Reine et souveraine ». Ainsi, il affirme que la « Reine de l’Univers, resplendit au Ciel, couronnée d’un diadème »[78]. Saint Pie X (1903-14) enseigne que Marie « étant Reine, est assise au Ciel à la droite de son Fils »[79]. Pie XI (1922-39) invite les fidèles à invoquer l’« Auguste Reine du Ciel afin qu’elle anéantisse la doctrine perverse du communisme athée si menaçante »[80]. Pie XII, dans la formule solennelle de Consécration de l’Église et du genre humain au Cœur Immaculé de Marie, invoque la très Sainte Vierge comme « Reine du monde ». Paul VI, Jean-Paul II et Benoît XVI apportent leur contribution.

 

B) La royauté de Marie dans l’Ancien Testament

 

Dans l’Ancien Testament, Marie a été prédite et figurée comme « Reine », tout comme dans le Nouveau Testament, où elle a été ainsi saluée. L’avènement de Marie est prédit par David, son ancêtre, dans le psaume 44 : « Voici des filles de roi à tes pieds, et la Reine se tient à ta droite. »

Cette Reine, comme l’Épouse du Cantique des Cantiques, au sens littéral et allégorique, représente l’Église et Marie, membre le plus éminent de l’Église. Elle est aussi figurée à l’avance par Bethsabée, mère du roi Salomon, et par Esther : dans le troisième livre des Rois (2, 19-20), il est rapporté que Bethsabée alla trouver le roi Salomon, son fils, pour plaider la cause d’Adonie. Il se leva, la salua, et à nouveau assis, il voulut que sa mère s’assît à sa droite sur un autre trône. C’est ici une lumineuse figure de ce qui se passe au ciel entre Marie et le Christ. Une autre figure radieuse de Marie est celle d’Esther, épouse d’Assuérus (Es 2, 17).

Si Marie est prédite et figurée dans l’Ancien Testament, elle fut aussi saluée « Mère du Roi » et par ce fait même Reine, dans le Nouveau Testament. Elle est ainsi saluée « Mère d’un Roi » par l’archange Gabriel au moment de l’Annonciation (Lc 1, 32) ; « Mère du Seigneur », du Roi des Rois par sainte Élisabeth. Dans l’Apocalypse (12, 5), la Sainte Vierge, la femme revêtue du soleil et couronnée d’un diadème de douze étoiles, est présentée comme la mère d’un Fils qui doit gouverner toutes les nations avec une main de fer.

Les titres de la Royauté de Marie apparaissent analogues à ceux de la Royauté du Christ, exprimés dans l’encyclique Quas primas de Pie XI. Le Christ participe de deux manières à la suprême Royauté de Dieu par droit naturel en raison de sa personnalité divine (du fait de l’union hypostatique, étant Homme Dieu), et par droit acquis en raison du rachat du genre humain, opéré par Dieu contre satan. Marie est ainsi Reine dans le vrai sens du terme, à deux titres, par droit naturel (du fait d’être la Mère de l’Homme Dieu) et par droit acquis (intimement associée au Christ dans l’œuvre de notre rachat, vraie corédemptrice).

La Sainte Vierge est Mère de Celui qui est Roi dès le premier instant de sa conception. Elle le conçoit comme Dieu, mais aussi comme Roi. Ces paroles du Cantiques des cantiques : « Regardez […] le roi Salomon avec la couronne dont sa mère le couronna » (3, 11) peuvent s’appliquer à Marie. Selon saint Ambroise, « elle le couronna lorsqu’elle le conçut, lorsqu’elle lui donna le jour »[81].

Elle partage avec le Christ la puissance sur toutes choses. Elle est Reine de l’univers dans le vrai sens du terme. Tout comme la royauté du Christ, celle de Marie est une royauté surnaturelle et spirituelle. Indirectement, c’est aussi une royauté naturelle et temporelle qui s’étend aux choses naturelles et temporelles lorsqu’elles tendent à un but spirituel et surnaturel. Cette royauté n’a pas de limites dans l’espace ou dans le temps, elle s’étend à tous et toujours, à la terre comme au ciel.

La nature du pouvoir de Marie est difficile à appréhender : il s’agit certainement d’une royauté relative à laquelle est associé un pouvoir d’intercession. De plus, la dignité royale de Marie dépasse incomparablement la dignité royale de n’importe quelle souveraine, Marie étant la vraie Mère et la véritable Épouse du Roi des Rois.

Saint Alphonse-Marie de Liguori résume cette doctrine en ces termes : « Puisque la Vierge Marie a été élevée à la dignité si haute de Mère de Dieu, c’est à bon droit que l’Église lui a décerné le titre de Reine »[82].

« La Mère du Christ est en effet glorifiée comme « Reine de l’univers », relève Jean-Paul II. Celle qui s’est déclarée « servante du Seigneur » à l’Annonciation est restée, durant toute sa vie terrestre, fidèle à ce que ce nom exprime, se confirmant ainsi véritable « disciple » du Christ, qui avait fortement souligné le caractère de service de sa mission : le Fils de l’homme « n’est pas venu pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour une multitude » (Mt 20, 28). C’est pourquoi Marie est devenue la première de ceux qui, « servant le Christ également dans les autres, conduisent leurs frères, dans l’humilité et la patience, jusqu’au Roi dont on peut dire que le servir, c’est régner », et elle a pleinement atteint cet « état de liberté royale » qui est propre aux disciples du Christ : servir, ce qui veut dire régner ![83] »

Pour Suarez, « comme le Christ pour nous avoir rachetés est notre Seigneur et notre Roi à un titre particulier, ainsi la bienheureuse Vierge est aussi notre Reine et Souveraine à cause de la manière unique dont elle contribua à notre Rédemption, en donnant sa chair à son Fils et en l’offrant volontairement pour nous, désirant, demandant et procurant notre salut d’une manière toute spéciale »[84].

Une autre raison découle de la condition de nouvelle Ève de Marie : « Comme le Christ, nouvel Adam, est notre Roi parce qu’il est non seulement Fils de Dieu, mais aussi notre Rédempteur, il est également permis d’affirmer, par une certaine analogie, que la Sainte Vierge est Reine, et parce qu’elle est Mère de Dieu et parce que, comme une nouvelle Ève, elle fut associée au nouvel Adam.[85] »

Mais quelle est donc la nature de cette royauté ?

 

C) La nature de la royauté exercée par Marie

 

Cette royauté de Marie est une royauté d’excellence, reconnaissons-le, car, dit saint Germain de Constantinople à son adresse : « Ta dignité te met au-dessus de toutes les créatures ton excellence te rend supérieure aux anges[86]. »

C’est également une royauté d’efficience, car Marie, nous dit le vénérable Pie XII, « participe aussi en quelque sorte à l’action par laquelle on dit avec raison que son Fils, notre Rédempteur, règne sur les esprits et les volontés des hommes »[87].

Cette royauté ne présente pas d’analogie avec les réalités de la vie politique. Pour honorer Marie, point n’est besoin « d’adhérer à une forme déterminée de gouvernement ou à une structure politique particulière. La royauté de Marie est une réalité supraterrestre qui pénètre en même temps toutefois jusqu’au plus intime des cœurs et les touche dans leur essence profonde en ce qu’ils ont de spirituel et d’immortel »[88].

Selon saint Albert le Grand, la Bienheureuse Vierge Marie a tout pouvoir au ciel, au purgatoire et en enfer. Elle est vraiment, de droit et à proprement parler Reine de tous ceux qui se trouvent dans la miséricorde de Dieu, et peut donc être dite en toute propriété « Reine de miséricorde ». Elle est Reine du royaume dont le Christ est le Roi[89].

 

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*   *

 

Nous avons centré notre attention sur trois prérogatives insignes de la Vierge Marie, qui fournissent les principales raisons de ses interventions dans l’Histoire, dont nous avons déjà constaté l’extraordinaire diversification. C’est ainsi que, nous appuyant sur l’Écriture, sur le magistère pontifical, sur les Pères de l’Église et les écrivains ecclésiastiques, et, dans une moindre mesure, sur la liturgie, nous avons considéré la Maternité spirituelle de Marie, sa fonction de co-rédemptrice et sa royauté universelle.

L’argumentation déployée peut être complétée en faisant recours à d’autres éléments mis en avant par les théologiens ou élaborés par la pratique de l’Église. Nous y consacrerons le dernier volet de notre exposé.

 

 



[1]     Ces trois titres figurent dans le Symbole dit d’Athanase ou Quicumque, composé par saint Césaire d’Arles. Cf. D. Bertrand, s.j., « Attribuer le Quicumque à Césaire d’Arles », Césaire d’Arles et cinq continents, Association Aux Sources de la Provence, t. I, 2017, p. 111-116.

[2]     St Paul VI, exhort. ap. Signum magnum, 13 mai 1967, introduction.

[3]     St Paul VI, exhort. ap. Signum magnum, 13 mai 1967, I.1.

[4]     Catéchisme de l’Église Catholique, n° 501.

[5]     St Jean-Paul II, Homélie à Fatima, 13 mai 1982.

[6]     St Jean-Paul II, enc. Redemptoris Mater, 25 mars 1987, n° 45.

[7]     Léon XIII, enc. Octobri mense, 22 septembre 1891.

[8]     St Jean-Paul II, enc. Redemptoris Mater, 25 mars 1987, n° 20/h.

[9]     St Jean-Paul II, enc. Redemptoris Mater, 25 mars 1987, n° 21/c.

[10]   St Jean-Paul II, enc. Redemptoris Mater, 25 mars 1987, n° 21/d.

[11]   G. de Menthière, L’art de la prière. Je vous salue Marie, Paris, 2003 p. 154.

[12]   St Jean-Paul II, enc. Redemptoris Mater, 25 mars 1987, n° 23/b.

[13]   St Jean-Paul II, enc. Redemptoris Mater, 25 mars 1987, n° 24/a.

[14]   St Jean-Paul II, enc. Redemptoris Mater, 25 mars 1987, n° 24/d.

[15]   St  Jean-Paul II, audience générale, 23 novembre 1988.

[16]   Aelred de Rielvaux, Sermo 30 in Nativit. B.M.V.

[17]   Cf. I. de La Potterie, Marie dans le mystère de l’Alliance, Paris, 1988.

[18]   Nil d’Ancyre, Epist. 1, 266.

[19]   Origène, Comm. in Joannem 1, 6.

[20]   St Ambroise, Exhortatio virginitatis 1, 5, 32.

[21]   St Jean Damascène, Homélie sur la Nativité et l’Assomption.

[22]   Léon XIII, enc. Adiutricem populi, 5 septembre 1895.

[23]   Vénérable Pie XII,  Radio-message C’est avec une douce, 5 septembre 1947.

[24]   Cf. Pie XII, Allocution aux Salésiens, 5 avril 1943.

[25]   Cf. Pie XII, lettre Dum sæculum armorum, 15 avril 1942.

[26]   Concile Vatican II, const. dogm. Lumen gentium, n° 62/a.

[27]   Guéric d’Igny, In Assump. 1, 2.

[28]   Mariale, q. 29, par. 3.

[29]   Concile Vatican II, const. dogm. Lumen gentium, n° 61.

[30]   Cf. st Jean-Paul II, Audience générale, 25 octobre 1995.

[31]   St Paul VI, enc. Marialis cultus, n° 56.

[32]   St Jean-Paul II, enc. Redemptoris Mater, 25 mars 1987, n° 21/d.

[33]   St Jean-Paul II, Ibid.

[34]   M. J. Scheeben, Théologie Dogmatique, t. III, Paris, 1877.

[35]   St Jean-Paul II, enc. Redemptoris Mater, 25 mars 1987, n° 41/b.

[36]   Cf. st Jean-Paul II, enc. Redemptoris Mater, 25 mars 1987, n° 41/b.

[37]   Arnaud de Bonneval, De laudibus B.M.V.

[38]   Léon XIII, enc. Jucunda semper, 8 septembre 1894.

[39]   Léon XIII, enc. Octobri mense, 22 septembre 1891.

[40]   St Al-M. de Liguori, Les gloires de Marie 5, 1.

[41]   St Jean-Paul II, enc. Redemptoris Mater, 25 mars 1987, n° 38/d.

[42]   St Ephrem, Precatio ad Dei Gentitrix 3.

[43]   Basile de Séleucie, Homélie sur la Mère de Dieu.

[44]   Modeste de Jérusalem, Encomium in Domitionem.

[45]   St Ephrem, IVe prière à la Mère de Dieu.

[46]   St Bernard, Epistola 174, ad canonicos lugdunenses.

[47]   St Jean-Paul II, enc. Redemptoris Mater, 25 mars 1987, n° 21.

[48]   Concile Vatican II, const. dogm. Lumen gentium, n° 60.

[49]   St Jean-Paul II, enc. Redemptoris Mater, 25 mars 1987, n° 39/c.

[50]   Concile Vatican II, const. dogm. Lumen gentium, n° 62.

[51]   St Pie X, enc. Ad diem illum.

[52]   St Jean-Paul II, enc. Redemptoris Mater, 25 mars 1987, n° 39/c.

[53]   St Jean-Paul II, Ibid., n° 41/a.

[54]   St Jean-Paul II, Ibid., n° 38/a.

[55]   St Jean-Paul II, Homélie à la basilique Notre-Dame-d’Aparecida, 4 juillet 1980.

[56]   Arnaud de Chartres, cité dans le Liber Salutatorius.

[57]   St Germain de Constantinople, In Zonam.

[58]   St Bernard, Sermon des Douze étoiles.

[59]   St Thomas d’Aquin, Somme Théologique, III, q. 26 a. 1.

[60]   St Jean-Paul II, enc. Redemptoris Mater, 25 mars 1987, n° 39/d.

[61]   St Jean-Paul II, Ibid., n° 40/b.

[62]   Dante Alighieri, La Divine comédie, Paradis 33, 13-15.

[63]   St L.-M. Grignion de Montfort, Traité de la vraie dévotion à la Sainte Vierge, n° 86.

[64]   Arnaud de Bonneval, De laudibus B.M.V.

[65]   G. de Menthière, L’art de la prière. Je vous salue Marie, Paris, 2003 p. 150.

[66]   Pie XII, enc. Ad Coeli Reginam sur la royauté de la très Sainte Vierge et instituant sa fête, 11 octobre 1954.

[67]   St Grégoire de Nazianze,  Poemata dogmatica 18, 58.

[68]   Aurélien Prudence,  Distochœum 27.

[69]   St Germain de Constantinople,  In Præsentatione S. Deiparæ 1, 11.

[70]   St Jean Damascène,  De fide orthodoxa 4, 14.

[71]   Messe de Notre-Dame-des-Sept-Douleurs, trait, forme extraordinaire.

[72]   Jean de Thessalonique, « Homélie sur la Dormitio Dominae nostrae Deiparae ac semper Virginis Mariae », dans R. Graffin-F. Nau, Patrologia orientalis, vol. 19, p. 375-401.

[73]   Grégoire II,  Lettre au patriarche saint Germain.

[74]   Boniface IX, bulle approuvant l’institution de la fête de la Visitation, 9 novembre 1389.

[75]   Sixte IV, const. Cum præexcelsa approuvant l’Immaculée Conception de Marie, 27 février 1477.

[76]   Grégoire XV, const. Sanctissimus sur l’Immaculée Conception, 4 juin 1622.

[77]   Benoît XIV, bulle Gloriosæ Dominæ, 27 septembre 1748.

[78]   Léon XIII, enc. Fidentem piumque, 20 septembre 1896.

[79]   St Pie X, enc. Ad diem illud, 2 février 1904.

[80]   Pie XI, enc. Ingravescentibus malis, 29 septembre 1939.

[81]   St Ambroise, De institutione virginis.

[82]   St Al.-M. de Liguori, Les gloires de Marie 1, 1.

[83]   St Jean-Paul II, enc. Redemptoris Mater, 25 mars 1987, n° 41/c.

[84]   Suárez, De mysteriis vitæ Christi, disp. 22, sect. 2.

[85]   Pie XII, enc. Ad Cœli Reginam.

[86]   St Germain de Constantinople, In Dormitione B.M.V., hom. 2.

[87]   Pie XII, enc. Ad Cœli Reginam.

[88]   Pie XII, Allocution dans la basilique Saint-Pierre, 1er novembre 1954.

[89]   Cf. st Albert le Grand, Mariale 43 § 2.