III – Des raisons théologiques de moindre importance

 

Après la grosse artillerie sortie lors de la deuxième conférence, quelques domaines restent encore à explorer pour effectuer un tour complet de la question soumise à notre examen. Nous les regrouperons sous trois chefs : en premier lieu la nouvelle Ève (I), puis la force de la prière (II) et enfin l’accomplissement du mandatum novum (III).

 

I – La nouvelle Ève

 

Nous commenceront notre propos en présentant la typologie Ève-Marie (B), puis en la prolongeant par le parallèle Ève-Église (B)

 

A) La typologie Ève-Marie

 

La typologie « Ève-Marie » est proposée par saint Justin (v. 150) : « La désobéissance dont le diable avait été le principe prit fin de la même façon qu’elle avait commencé. Vierge encore et sans corruption, Ève reçut dans son cœur la parole du serpent et, par là, enfanta la désobéissance et la mort. Mais Marie, la Vierge, l’âme pleine de foi et d’allégresse, répondit à l’ange qui lui annonçait l’heureux message : Qu’il me soit fait selon votre parole ! C’est d’elle qu'est né Celui par qui Dieu renverse le serpent, ainsi que les anges et les hommes qui lui ressemblent, tandis qu’il délivre de la mort ceux qui font pénitence de leurs fautes et qui croient en lui[1]. »

L’idée est reprise par Rupert de Deutz : « Lorsque la Bienheureuse Vierge engendra son Fils, le Christ, c’est alors que Sion donna le jour à l’enfant mâle[2]. »

Comme Jean-Paul II le relève, « la grâce qui parvient à l’humanité à travers Marie est beaucoup plus abondante que les dommages qui proviennent du péché de nos premiers parents. En Marie, comme en aucune autre créature humaine, nous voyons le triomphe de la grâce sur le péché, nous voyons s’accomplir la prophétie de la Genèse « de la descendance de la femme » qui « écrase la tête » du serpent infernal [3]». Marie reçoit d’Ève en un sens nouveau le titre de « Mère des vivants ». Les Pères, comme le rappelle aussi le concile Vatican II, disent souvent : « Par Ève la mort, par Marie la vie[4]. »

Pour le pape slave, « Ève, « mère de tous les vivants » (Gn 3, 20), est le témoin du « commencement » biblique, dans lequel sont contenues la vérité sur la création de l’homme à l’image et à la ressemblance de Dieu, et la vérité sur le péché originel. Marie est le témoin du nouveau « commencement » et de la « création nouvelle » (cf. 2 Co 5, 17). Bien plus, elle-même, première rachetée dans l’histoire du salut, est une « création nouvelle » : elle est la « comblée de grâce ». Il est difficile de comprendre pourquoi les paroles du protévangile mettent aussi fortement en relief la « femme » si l’on n’admet pas qu’en elle l’Alliance nouvelle et définitive de Dieu avec l’humanité, l’Alliance dans le sang rédempteur du Christ, a son commencement »[5].

Saint Irénée (130-v. 208) perfectionne la doctrine : « Il n’est d’autre manière de délier ce qui a été lié sinon de reprendre en sens inverse les entrelacs du nœud. [...] C’est ainsi que le nœud de la désobéissance d’Ève a été défait par l’obéissance de Marie ; car ce que la Vierge Ève avait lié par son incrédulité la Vierge Marie l’a délié par sa foi[6]. » La séduction du diable, « dont avait été misérablement victime Ève, vierge déjà promise à un mari, a été dissipée par la bonne nouvelle de vérité magnifiquement annoncée par l’ange à Marie, vierge déjà en pouvoir de mari »[7]. C’est ce qu’Irénée appelle la recirculatio, un mouvement à rebours ramenant l’humanité à la sainteté originelle. Cette idée fera florès. Au XIIe s., le titre de nouvelle Ève est rattaché à la Maternité spirituelle de Marie par le biais de la recirculatio[8].

 

B) Le  parallèle Ève-Église

 

Ce parallèle Marie-Ève a fusionné par la suite avec celui de Marie-Église. La nouvelle Ève est aussi l’Église née du côté du Christ, ce que déclare le concile de Vienne : le Verbe de Dieu « a enduré que son côté fût transpercé par une lance, afin que, du flot d’eau et de sang qui s’en écoulait, fût formée la sainte Mère l’Église, unique, immaculée et vierge, épouse du Christ, à l’image d’Ève qui a été formée à partir du côté du premier homme endormi pour devenir son épouse, de sorte que, à la figure du premier et ancien Adam qui, selon l’Apôtre, « est la figure de celui qui devait venir » (Rm 5, 14), répondît la vérité en notre nouvel Adam, à savoir dans le Christ »[9].

L’Église devient ainsi la véritable « Mère des vivants ». Formée du côté du Christ, elle peut enfanter de lui et par lui des fils pour la vie éternelle.

Saint Augustin affirmera déjà que « Marie est pleinement membre de son [Corps] que nous sommes, car elle a coopéré par sa charité afin que les fidèles naissent dans l’Église qui sont les membres de sa tête »[10].

Marie « est la figure de l’Église à l’écoute de la Parole de Dieu qui, en elle, s’est faite chair. Marie est aussi le symbole de l’ouverture à Dieu et aux autres ; de l’écoute active qui intériorise, qui assimile et où la Parole divine devient la matrice de la vie. À ce point, déclarait Benoît XVI, je désire attirer l’attention sur la familiarité de Marie avec la Parole de Dieu. C’est ce qui resplendit avec une force particulière dans le Magnificat. Ici, en un certain sens, on voit comment elle s’identifie à la Parole, comment elle entre en elle ; dans ce merveilleux cantique de foi, la Vierge exalte le Seigneur avec sa propre Parole »[11].

Marie est ainsi la nouvelle Arche de l’Alliance. Ceci de déduit de différents passages du Nouveau Testament lus en référence à des textes de l’Ancien : par exemple, Luc 1, 35 et Exode 40, 35 ; Luc 1, 43.56 et 2 Samuel 6, 9.11.

L’Arche contenait encore les Tables des Dix commandements : Marie porte en elle la Parole de Dieu, et est devenue ainsi la nouvelle arche de sainteté. L’Arche était en bois imputrescible : Marie ignore la corruption du péché. Elle renfermait aussi la manne : Marie porte la manne nouvelle qu’est son Fils eucharistié.

Elle était le signe de la véritable alliance entre Dieu et le peuple : Marie est l’instrument de la Nouvelle Alliance. Le transfert de l’Arche d’Alliance par David à Jérusalem évoque la visite de Marie à sa cousine Élisabeth à Aïn Karim, près de la Cité Sainte.

Elle est « l’arche incomparable, faite non plus de la main des hommes, mais par Dieu lui-même ; non plus revêtue d’un or matériel, mais toute resplendissante des feux du saint et vivifiant Esprit, qui était survenu sur elle »[12].

Grignion de Montfort chante Marie :

Elle est mon Arche d’alliance

Où je trouve la sainteté.

Elle est ma robe d’innocence

Dont je couvre ma pauvreté.

Elle est mon divin oratoire

Où je trouve toujours Jésus.

J’y prie avec beaucoup de gloire.[13]

La Sainte Vierge devient ainsi la « Rédemptrice de la race humaine », titre donné par sainte Catherine de Sienne[14].

Pour Denys le Chartreux, « on peut très bien donner à la Sainte Vierge le titre de Rédemptrice du monde, parce que, par les douleurs qu’elle éprouva en compatissant à la Passion de son Fils, volontairement sacrifié par elle à la justice divine, elle a mérité que par ses prières les mérites du Rédempteur soient communiquées aux hommes ».

Elle l’est devenue par l’action du Saint-Esprit en elle. Du fait de cette action, Marie a pu être qualifiée d’Épouse du Saint-Esprit, entre autres par Grignion de Montfort[15], ce titre figurant aussi dans le Symbole Quicumque. Les Pères appelleront Marie « sanctuaire de l’Esprit Saint ».

André de Crète la décrit comme « la nouvelle arche glorieuse sur laquelle le Saint-Esprit est descendu et dans laquelle il prend son repos »[16]. Jean Damascène parlera de « couche nuptiale du Saint-Esprit »[17].

Saint Jean Eudes déclare que « c’est la gloire du Saint-Esprit d’avoir une si digne Épouse »[18]. De nos jours Manteau-Bonamy pense qu’il vaut mieux dire que « Marie rencontre dans son Fils l’Esprit d’amour, lien unissant de son Fils et du Père »[19].

 

C) La participation du Saint-Esprit

 

Des Pères de l’Église et des écrivains ecclésiastiques ont attribué à l’œuvre de l’Esprit la sainteté originelle de Marie. Réfléchissant sur les textes évangéliques - « l’Esprit Saint viendra sur toi, et la puissance du Très-Haut te couvrira de son ombre » (Lc 1, 35), et « Marie [...] se trouva enceinte par le fait de l’Esprit Saint ; [...] ce qui a été engendré en elle vient de l'Esprit Saint » (Mt 1, 18, 20), les Pères, comme le note saint Paul VI, « découvrirent dans l’intervention de l’Esprit une action qui consacra et rendit féconde la virginité de Marie[20] et transforma la Vierge en Demeure du Roi ou Lieu de repos du Verbe[21], Temple ou Tabernacle du Seigneur, Arche d’Alliance ou de sanctification, titres riches de résonances bibliques. Approfondissant encore le mystère de l’Incarnation, ils virent dans le rapport insondable entre l’Esprit Saint et Marie un aspect conjugal, poétiquement décrit par Aurélien Prudence : « La Vierge qui n’était pas mariée se maria avec l’Esprit »[22], et ils l’appelèrent Sanctuaire du Saint-Esprit[23], expression qui souligne le caractère sacré de la Vierge, devenue demeure permanente de l’Esprit de Dieu. Pénétrant plus avant dans la doctrine sur le Paraclet, ils comprirent qu’il est la source d’où jaillissent la plénitude de grâce (cf. Lc 1, 28) et l’abondance des dons qui ornent Marie : c’est donc à l’Esprit qu’ils attribuèrent la foi, l’espérance et la charité qui animèrent le cœur de la Vierge, la force qui encouragea son adhésion à la volonté de Dieu, l’énergie qui la soutint dans la compassion au pied de la Croix.

Ils notèrent dans le cantique prophétique de Marie une influence particulière de ce même Esprit qui avait parlé par la bouche des prophètes.

Enfin, considérant la présence de la Mère de Jésus au Cénacle, où l’Esprit descendit sur l’Église naissante (cf. Ac 1, 12-14 ; 2, 1-4), ils enrichirent de nouveaux développements le thème antique Marie-Église[24] ; et surtout ils recoururent à l’intercession de la Vierge pour obtenir de l’Esprit la capacité d’engendrer le Christ dans leurs propres âmes, comme l’atteste saint Ildefonse en une prière surprenante de doctrine et de vigueur :

« Je vous prie, je vous prie, Vierge sainte : que de cet Esprit qui vous a fait engendrer Jésus je reçoive moi-même Jésus. Que mon âme reçoive Jésus par cet Esprit qui a fait que votre chair a conçu ce même Jésus. [... ] Que j'aime Jésus en cet Esprit dans lequel vous l’adorez vous-même comme votre Seigneur, et vous le contemplez comme votre Fils »[25] »[26]. Ceci nous amène à notre second point qui a trait à la force de la prière.

 

B) La force de la prière

 

Les aspects qui retiendront notre attention sont la prière de Marie elle-même (A), son rôle d’Avocate et de Secours des chrétiens (B) et sa fonction de Mater omnium (C).

 

A) La prière de Marie

 

La Tradition a appelé Marie omnipotentia supplex, la toute puissance dans l’ordre de la supplication[27]. C’est en effet un principe certain, selon l’Aquinate, que la puissance d’intercession des saints est proportionnée à leur degré de gloire au ciel, ou d’union à Dieu[28].

« Une reine devant jouir des mêmes privilèges que le roi, le Fils et la Mère ayant la même autorité, la Mère est toute-puissante en vertu de la toute-puissance de son Fils », explique Richard de Saint-Laurent[29].

Sainte Brigitte entendit Jésus dire à sa Mère : « Quelle que soit votre prière, il est impossible que je ne l’exauce pas. [...] Vous ne m’avez rien refusé sur la terre, et je ne vous refuserai rien dans le ciel[30]. »

« Ce que tous [les anges et les saints] peuvent avec vous, vous le pouvez seule et sans eux, reconnaît saint Anselme. D’où vous vient tant de puissance ? Ah ! c’est que vous êtes la Mère de notre Sauveur, l’Épouse de Dieu, la Maîtresse du ciel, de la terre et de tous les éléments. [...] Si vous gardez le silence, personne ne priera pour moi, personne ne m’aidera ; mais, parlez, et tous prieront pour moi, tous s’empresseront de me secourir[31]. »

La prière de Marie favorise la vie spirituelle du croyant. Marie est « éducatrice de vie spirituelle pour chacun des chrétiens. Bien vite, les fidèles commencèrent par regarder Marie pour faire, comme elle, de leur propre vie, un culte à Dieu, et de leur culte, un engagement de vie. Au IVe siècle déjà, saint Ambroise souhaitait qu’en chaque fidèle fût présente l’âme de Marie pour glorifier Dieu : « Qu’en tous réside l’âme de Marie pour glorifier le Seigneur ; qu’en tous réside l’esprit de Marie pour exulter en Dieu[32] »[33]. »

En faisant toute chose en Marie, lisons-nous dans Le Secret de Marie, « elle sera à l’âme l’Oratoire pour y faire toutes ses prières à Dieu, sans crainte d’en être rebutée ; la Tour de David pour s'y mettre en sûreté contre tous ses ennemis ; la Lampe allumée pour éclairer l’intérieur et pour brûler de l’amour divin ; le Reposoir sacré pour voir Dieu avec Elle ; et enfin son unique tout auprès de Dieu et son recours universel. Si elle prie, ce sera en Marie ; si elle reçoit Jésus par la sainte Communion, elle le mettra en Marie pour s’y complaire ; si elle agit, ce sera en Marie ; et partout et en tout elle produira des actes de renoncement à elle-même »[34].

 

B) Notre Avocate et le Secours des chrétiens

 

Marie est notre avocate. Le texte de Luc 11, 27, « Heureux le sein qui t’a porté et la poitrine qui t’a allaité ! » donne lieu à la figuration de Marie découvrant sa poitrine en signe d'intervention médiatrice. Marie est soit seule devant le Christ, soit devant le Père et le Fils, qui découvre son côté vulnéré tandis que Marie montre le sein qui l’a nourri. L'acharnement de satan est illusoire, et probable le salut, dès que Notre Dame est appelée à plaider pour les hommes qui regrettent leurs fautes et mettent leur confiance en elle.

Le Speculum humanæ salvationis, en vogue au XVe siècle, martèle que Marie ne cesse « d’apaiser l’ire de Dieu à l’encontre du monde et de réconcilier les pécheurs par débonnaire intercession ».

Comme nous le répétons dans les Litanies de Lorette, Marie est le « secours des chrétiens ». Cette invocation anticipe celle de Mère de l’Église ; c’est parce qu’elle est la Mère du Corps mystique que Marie est notre secours, notre auxiliatrice. Ce titre est ajouté aux litanies par saint Pie V après la victoire de Lépante, en 1571.

Puis quand Pie VII, libéré de l’emprisonnement par Napoléon, rentre à Rome, le 24 mai 1814, il institue ce jour-là la fête de Marie auxiliatrice.

Saint Bernard qualifiera Marie d’Inventrix gratiæ, en tant qu’elle trouve la grâce pour ceux qui l’ont perdue[35].

Elle est invoquée à Notre-Dame-des-Victoires sous le vocable de Mère du « oui » : « Cœur immaculé de Marie, Refuge des pécheurs, Mère du bon conseil, viens à mon secours. Ton « oui » fait jaillir la miséricorde éternelle de Dieu, il est l’aurore se levant sur notre monde de ténèbres. Ton « oui » nous rend transparents à l’amour du Père et nous renvoie au seul mystère qui t’habite, Jésus-Christ.[36] »

À Rome, une Vierge impératrice ornait l’arc triomphal que le pape Sixte III (432-440) avait fait faire pour la basilique Sainte-Marie-Majeure. En bas de cette mosaïque, il avait fait poser cette inscription : « Vierge Marie, vous avez vaincu toutes les hérésies dans le monde entier », reprise dans le Petit Office de la Vierge Marie.

Ce thème refait surface avec l’apparition du protestantisme. C’est ainsi que M. Olier (1608-57) confie à Charles Le Brun (1619-90) la décoration de la voûte de la chapelle du séminaire Saint-Sulpice, à Paris. Il représente Marie proclamée Mère de Dieu à Éphèse par l’Église d’Orient et l’Église d’Occident réunie autour du pape saint Célestin. Nestorius tient un rouleau où est écrit sa proposition condamnée : « Christotokos ». L’artiste veut signifier par là que les protestants sont de nouveaux nestoriens.

 

C) La Mater omnium

 

La force de la prière de Notre Dame n’est peut-être nulle part mieux représentée que sous la figure de la Mater omnium. La Vierge abrite la foule des chrétiens à l’ombre de son manteau. « Le manteau de la Vierge couvre tout, écrira Huysmans, ainsi qu’en ces très vieux tableaux de Madones protectrices où Marie, très grande, et debout, étend un large manteau d’hermine, soutenu par deux saintes femmes, au-dessus de minuscules personnages de toutes classes, de tous pays, de tous rangs, qui prient à sa gauche et à sa droite et ne forment, en somme, qu’un unique troupeau, abrité sous une seule et même tente[37]. »

L’expression Mater omnium, synonyme de Vierge de Miséricorde, a été empruntée par l’archéologie aux mystiques du Moyen Âge : Albert le Grand se demande si ce titre convient à la Vierge[38].

Au XIIe siècle, il n’y avait encore que des moines et des nonnes sous le manteau de la Vierge, qui est alors représentée comme Vierge du Rosaire. À partir du milieu du XIIIe siècle, on y trouve des confréries de pénitence.

C’est à partir de la grande peste, au milieu du XVIe, que la chrétienté tout entière cherche un refuge sous le manteau protecteur de Marie. La répartition des priants en deux groupes représentant, l’un le monde ecclésiastique, l’autre le monde laïque, les clercs ayant le pas sur les laïcs, n’apparaît qu’au XVe siècle. Chaque monde est représenté par ses personnages caractéristiques : en tête, de part et d’autre, le pape et l’empereur, avec, derrière le pape, le cardinal, l’évêque, les moines et les moniales, et, derrière l’empereur, le roi, la reine, les seigneurs et les dames, les hommes du commun et leurs femmes.

Soeur Lucie de Fatima a déclaré : « La Très Sainte Vierge ne m’a pas dit que nous sommes dans les derniers temps du monde, mais Elle me l’a fait voir pour trois motifs : 1) Parce que le démon est en train de livrer une bataille décisive avec la Vierge [...] où l’on saura de quel côté est la victoire, de quel côté la défaite. Aussi, dès à présent, ou nous sommes à Dieu ou nous sommes au démon : il n’y a pas de moyen terme. 2) Car les deux derniers remèdes que Dieu donne au monde sont le saint Rosaire et la dévotion au Cœur Immaculé de Marie, et ceux-ci étant les deux derniers remèdes, cela signifie qu’il n’y en aura pas d'autres. 3) Lorsque Dieu va châtier le monde, Il épuise auparavant tous les autres recours. Or quand il a vu que le monde n’a fait cas d’aucuns [...] Dieu nous a offert avec une certaine crainte le dernier moyen de salut, sa très Sainte Mère. Car si nous méprisons et repoussons cet ultime moyen, nous n’aurons plus le pardon du ciel. [...] Souvenons-nous que Jésus-Christ est un très bon Fils et qu’il ne permet pas que nous offensions et méprisions sa Très Sainte Mère[39]. »

Ces interventions de la Sainte Vierge, et bien d’autres expressions qu’il serait loisible d’ajouter, sont des témoignages vivant de la façon dont la Vierge Marie est la première à vivre le mandatum novum de son Fils.

 

III – La mise en pratique du mandatum novum par Marie

 

Terminons notre tour d’horizon des raisons théologiques des interventions de la Vierge Marie dans l’histoire en contemplant d’abord son Cœur Immaculé (A), puis en décrivant diverses manifestations de l’amour miséricordieux de Marie (B) pour clore notre propos sur quelques titres marials chers au peuple chrétien (C).

 

A) Le Cœur Immaculé de Marie

 

« Une femme peut-elle oublier son nourrisson, ne plus avoir de tendresse pour le fils de ses entrailles ? s’interroge Isaïe. Même si elle l’oubliait, moi, je ne l’oublierai pas » (Is 49, 15). Marie peut reprendre cette déclaration à son compte. Son amour de Dieu et des hommes, quoique parfait dès le début, ne cesse cependant pas de croître, de par son union étroite à Dieu, dans sa fidélité et sa docilité aux motions du Saint-Esprit.

« Marie est une femme qui aime. Comment pourrait-il en être autrement ? demande le pape émérite, dans son encyclique Spe salvi. Comme croyante qui, dans la foi, pense avec les pensées de Dieu et veut avec la volonté de Dieu, elle ne peut qu’être une femme qui aime. Nous le percevons à travers ses gestes silencieux, auxquels se réfèrent les Évangiles de l’enfance. Nous le voyons à travers la délicatesse avec laquelle, à Cana, elle perçoit les besoins dans lesquels sont pris les époux et elle les présente à Jésus. Nous le voyons dans l’humilité avec laquelle elle accepte d’être délaissée durant la période de la vie publique de Jésus, sachant que son Fils doit fonder une nouvelle famille et que l’heure de sa Mère arrivera seulement au moment de la Croix, qui sera l’heure véritable de Jésus. Alors quand les disciples auront fui, elle demeurera sous la Croix ; plus tard, à l’heure de la Pentecôte, ce seront les disciples qui se rassembleront autour d’elle dans l’attente de l’Esprit Saint[40]. »

Marie, est « Mère spirituelle par son intercession auprès de son Fils », coopérant avec lui « avant tout par sa prière incessante inspirée par une ardente charité »[41].

Cet amour de Marie déborde de son Cœur Immaculé. Ce Cœur « ouvert par les mots : « Femme, voici ton fils », rencontre spirituellement le Cœur de son Fils ouvert par la lance du soldat. Le Cœur de Marie a été ouvert par l’amour même pour l’homme et pour le monde, dont le Christ a aimé l’homme et le monde s’offrant lui-même pour eux sur la Croix, jusqu’au coup de lance »[42].

Pour pie XII, « il convient parfaitement que le peuple chrétien qui a reçu la vie divine du Christ par Marie, après avoir rendu le culte dû au Cœur très sacré de Jésus, rende aussi au Cœur très aimant de sa céleste Mère de semblables hommages[43]. »

« Je vous invite, c’est Jean-Paul II qui s’exprime, à vous tourner avec moi vers le Cœur immaculé de Marie, Mère de Jésus, en qui “s’est effectuée la réconciliation de Dieu avec l'humanité [...], s'est achevée l'œuvre de la réconciliation, parce qu'elle a reçu de Dieu la plénitude de la grâce en vue du sacrifice rédempteur du Christ” »[44].

Le Cœur de Marie est rempli de Dieu : elle qui a hébergé le Verbe de Dieu, elle médite constamment cette Parole divine plus que quiconque, et elle vit cette exhortation : « Ayez les uns pour les autres les mêmes sentiments du Christ Jésus » (Rm 15, 5). En même temps son Cœur est tout spécialement uni au Saint-Esprit, l’Esprit d’Amour du Père et du Fils. Donc un cœur qui, comme Jésus, reporte toute sa capacité d’aimer sur tous les hommes.

Marie a vécu avec toute la perfection dont un être humain est capable le commandement suprême de l’amour : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toutes tes forces et de tout ton esprit, et ton prochain comme toi-même » (Lc 10, 27). Marie contemple ses enfants « en Dieu » et « voit leurs besoins, en communion avec le Christ »[45].

Elle aime les hommes du même cœur de Mère avec lequel elle a aimé notre Seigneur, et elle les aime dans le Christ, car « personne ne va au Père que par moi » (Jn 14, 6) a dit Jésus. Saint Bernardin voit sept flammes jaillir du Cœur de Marie, le même nombre que les paroles de Marie rapportées dans les Évangiles. Saint François de Sales dédie son Traité de l'amour de Dieu « au Cœur très aimable de la Bien-Aimée ».

Saint Jean Eudes fait remarquer que « si les premiers chrétiens furent dits n’avoir qu’un cœur et qu’une âme [...], combien est-il plus véritable que la sacrée Vierge n’avait qu’une âme, qu’un Cœur et qu’une vie avec son Fils ». Et, de même, si « selon le tendre François », l’Assomption de la Mère de Dieu n’a pu être qu’une « mort d’amour », c’est que toute sa vie « ce n’était plus union, mais unité de cœur, d’âme et de vie entre cette Mère et ce Fils »[46].

Eudes avait trouvé cette formulation de l’unicité des deux Cœurs chez sainte Brigitte, à qui Marie parlait en ces termes : « Sachez que [...] lui et moi nous n’étions que comme un Cœur : quasi Cor unum ambo fuimus, ajoutant que « comme Adam et Ève ont vendu le monde pour une pomme, mon cher Fils a aussi voulu que j’aie coopéré avec lui pour le racheter par un même Cœur, quasi cum uno Corde, moi par les souffrances que j’ai portées en mon Cœur et en mon corps, et elle par les douleurs et par l’amour de son Cœur ».

De sorte que, « la bienheureuse Vierge étant plus remplie de l’esprit, des sentiments et de l’amour de son Fils que tous les saints [...], son Cœur était le centre de la croix ». Les deux Cœurs ne font moralement qu’un.

D’où la demande pressante de la Vierge Marie formulée à Fatima en vue d’une consécration du monde à son Cœur Immaculé. Consécration qui a fini par être réalisée par le pape Jean-Paul II, le 25 mars 1984, c’est-à-dire très tardivement. La France, de son côté, a été consacrée à la très Sainte Vierge par le roi Louis XIII, le 10 février 1638. Par cet acte, connu sous le nom de « vœu de Louis XIII », il remplaçait le patronage sur notre pays de saint Michel archange par celui de la Vierge Marie en son Assomption. Lequel vœu est renouvelé tous les ans le 15 août. Notons au passage que Louis XIV a consacré la France à saint Joseph, le  19 mars 1661.

L'échelle de Jacob (Gn 28, 12), « qui s’éleva jusqu’au ciel, dont les anges de Dieu montaient et descendaient les degrés, et sur le sommet de laquelle s’appuyait Dieu lui-même »[47], fait penser que c’est par Marie que Dieu descend vers nous et que les hommes montent vers lui. Pour les Grecs, l’échelle que Jacob vit en songe préfigure Marie. Le Guide de la peinture « représente Jacob avec une échelle et un phylactère où sont ces mots adressés à la Vierge : « Je vous ai vue en songe comme une échelle appuyée sur la terre, allant jusqu'au ciel. »

 

B) Diverses manifestations de l’amour miséricordieux de Marie

 

Les vocables sous lesquels se manifeste l’amour miséricordieux de la Sainte Vierge envers ses enfants sont des plus variés. Marie est avant tout la Mère de Miséricorde. Ce titre et la dévotion parallèle, ainsi qu’à Marie, Reine de Miséricorde, part de l’abbaye de Cluny.

Saint Odon († 943), avait converti un voleur, qui devint moine et fit preuve d’une ferveur religieuse intense. Avant de mourir, il confia à Odon qu’il avait eu une vision de la Vierge lui révélant en lettres d’or ce titre de « Mère de la miséricorde » et lui promettant de le porter avec elle en paradis. Odon commença à nourrir une prédilection pour le titre de « Mère de la miséricorde » qu’il répéta souvent, comme dans cette prière : « Ô Dame, mère de miséricorde, toi qui dans cette nuit as donné au monde le Sauveur, sois pour moi une digne intercétrice. Je me réfugie dans ton enfantement glorieux et singulier, ô très pieuse ; mais toi, incline vers mes prières l’oreille de ta bonté. Je crains énormément que ma vie puisse déplaire à ton Fils ; mais comme, ô Dame, il s’est révélé au monde par toi, je te prie : puisse-t-il par ton intervention avoir immédiatement pitié de moi[48]. »

Saint Anselme rapporte ceci : « Je me souviens, et il m’est doux de me le rappeler, comment, un jour, désireuse de vous faire connaître aux malheureux comme leur unique secours, vous avez révélé votre nom mémorable à l’un de vos serviteurs qui touchait à son heure dernière. Vous daignâtes vous montrer à lui au milieu de ses angoisses. Me reconnais-tu ? lui dites-vous ; et comme il vous répondait d’une voix tremblante qu’il ne vous reconnaissait pas, vous, Notre Dame, dans votre bonté, vous lui dites d’une voix douce et caressante : Eh bien ! je suis la Mère de Miséricorde[49]. »

Marie est représentée en Vierge de miséricorde : tenant son Fils dans les bras, elle « nous le montre sans cesse comme « le chemin, la vérité et la vie » (Jn 14, 6). Parfois, avec son Fils mort sur ses genoux, elle nous rappelle la valeur infinie du sang de l’Agneau qui a été répandu pour notre salut. En d’autres occasions, en s’inclinant vers les hommes, elle rapproche son Fils de nous, et nous fait sentir la proximité de celui qui est la révélation radicale de la miséricorde, se manifestant ainsi elle-même comme la Mère de la Miséricorde »[50].

Saint Germain s’adressait à Marie en ces termes : « Personne, ô Vierge très Sainte, n’est rempli de la connaissance de Dieu que par vous ; personne n’est sauvé que par vous, ô mère de Dieu ; personne n’obtient un don de la Miséricorde que par vous[51]. »

« Au jugement dernier, quand le Seigneur lui-même, doux et humble de cœur, sera le juge de Justice prononçant le verdict de son Père, où sera la miséricorde ? Toute la théologie orientale donne à cette question une réponse tacite, mais significative par l’iconographie : les icônes du jugement dernier représentent à la droite du Fils la Vierge Très Pure qui implore sa pitié par son amour maternel. Elle est la Mère de Dieu et de tout le genre humain, note Serge Boulgakov. Le Fils lui a confié la pitié, quand il reçut du Père le jugement de justice.[52] » 

« Oui, Marie est ministre plénipotentiaire de la Miséricorde. La miséricorde est son département. De même que dans nos États, ceux qui ont à traiter d’une affaire de finances, de marine ou d’agriculture s’adressent aux ministres respectivement chargés de ces questions, c’est à la Mère de Dieu qu’ont recours ceux qui ont besoin de miséricorde ; et plus leur misère est profonde, plus ils ont de motifs d’aller à son Cœur maternel[53]. » La remarque est de Tissot.

Marie possède la miséricorde dans tout son être, car elle l’a reçue du Père en acceptant de devenir la Mère de Dieu le Fils. C’est la Sainte Vierge en personne qui aurait révélé à un moine moribond en lettres d’or ce titre que nul pécheur n’eût osé lui donner. Dans une prière, Maurille, évêque de Rouen, de 1055 à 1067, rapporte une apparition de Marie affirmant être la Mère de Miséricorde et invitant tous ceux qui souffrent d’une manière ou d’une autre à s’adresser à elle.

De fait, nous bénéficions de la compassion de Marie. La dévotion envers la Compassion de Marie est déjà présente chez saint Anselme (1033-1109). Pour Albert le Grand, « seule la très Sainte Vierge eut la foi et la compassion du Dieu et homme crucifié […] et de ce fait elle est la seule à qui ce privilège a été donné, à savoir la communication à la passion »[54].

Cette dévotion se développe en particulier au XIVe s., où l’on parle de Mariæ Compassio en écho à la Christi Passio. Jean Tauler distingue la coopération de Marie à l’Incarnation rédemptrice de sa coopération au sacrifice rédempteur : « Comme Dieu l’avait choisie pour coopérer lors de l’incarnation à la rédemption du genre humain, ainsi voulut-il qu’elle coopérât aussi, lors de la passion, afin que comme elle était devenue notre mère en nous engendrant le Sauveur, ainsi elle devînt notre libératrice en portant intérieurement avec son Fils la croix de la passion[55]. »

Une Compassio Mariæ est pleinement élaborée à la fin du XIe s. Elle inspire le Planctus Mariæ, premier pas vers les drames de la Passion du Seigneur. La Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements précise que, « exprimé dans des œuvres littéraires et musicales illustres, il traduit d’une manière particulièrement intense la douleur ressentie par la Vierge Marie, qui pleure non seulement à cause de la mort de son Fils, innocent et saint, son bien le plus cher, mais aussi à cause de l’égarement de son peuple et du péché de l’humanité »[56]. (Piété populaire 145).

Le 16 août 1348, l'image de Marie, dans la cathédrale de Tournai, en Belgique, se mit à pleurer sur les centaines de milliers de morts de la peste.

Cette dévotion s’accompagne une production littéraire abondante de prières et de méditations sur les sept « pitiés » ou « heures », les sept « tristesses » et les sept gloires de Marie pendant la Passion de son Fils, et leur représentation, notamment sous la forme de sept glaives transperçant le Cœur de Marie.

Notre-Dame de Compassion est d’abord célébrée comme la Compassion de la Vierge, la Lamentation de la Vierge, les Pleurs de la Vierge, la Transfixion du Cœur de Marie, le Martyre du Cœur de Marie, Notre-Dame des Sept Douleurs, Notre-Dame de la Pitié, Notre-Dame-du-Spasme ou de Notre-Dame-de-Pâmoison. Un synode de la province de Cologne accorde, le 22 avril 1423, des indulgences pour la fête de Notre-Dame de Compassion, afin de réparer l'impiété des Hussites.

L’ordre des Annonciades célébrait la fête du Spasme, fête qui a été supprimée. Si la Sainte Vierge s’était évanouie, elle ne serait pas restée continuellement unie à son Fils par la contemplation amoureuse et douloureuse de sa Passion.

Le Bréviaire, dans sa forme extraordinaire, fait prier ainsi : « Ne m’appelez pas : Belle, mais Amère, car il m’a rempli de grande amertume, Celui qui est tout-puissant[57]. » Et encore : « Ô Dieu, dans la Passion duquel, selon la prédiction du prophète Siméon, la très douce âme de la glorieuse Vierge Marie, votre Mère, a été transpercée par un glaive de douleur, daignez nous accorder qu’en honorant pieusement la transfixion (transfixionem) et la passion de cette même Vierge, nous obtenions de participer aux heureux fruits de votre Passion. Vous qui vivez et régnez, etc.[58] »

En définitive, nous dit Benoît XVI, « c’est en [Marie] que Dieu imprime son image, l’image de Celui qui suit la brebis égarée jusque dans les montagnes et parmi les épines et les ronces des péchés de ce monde, se laissant blesser par la couronne d’épine de ces péchés, pour prendre la brebis sur ses épaules et la ramener à la maison. En tant que Mère compatissante, Marie et la figure anticipée et le portrait permanent de son Fils. Nous voyons ainsi que même l’image de la Vierge des douleurs, de la Mère qui partage la souffrance et l’amour, est une véritable image de l’Immaculée »[59].

Terminons par quelques appellations que les fidèles affectionnent particulièrement.

 

C) Quelques titres marials chers au peuple chrétien

 

Consolatrice des Affligés est sans doute aussi une des invocations mariales qui parlent le plus aux fidèles. Elle est un écho de l’invitation de son Fils : « Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, et moi je vous procurerai le repos » (Mt 11, 28).

L’histoire du sanctuaire de la Consolata, à Turin, remonte au moins au XIe s. En 1420, Marie protège cette ville d’une épidémie de choléra. Cette dévotion passe à la ville de Sion, en Suisse ; puis au Luxembourg, où un pèlerinage, devenu national, prend corps en 1624, à une époque cumulant erreurs, schisme, peste et guerre.

Pour le pape Benoît XVI, que Marie « soit totalement auprès de Dieu est la raison pour laquelle elle est également si proche de tous les hommes. C’est pourquoi elle peut être la Mère de toute consolation et de toute aide, une Mère à laquelle, devant chaque nécessité, quiconque peut oser s’adresser dans sa propre faiblesse et dans son propre péché, car elle comprend tout et elle est pour tous la force ouverte de la bonté créatrice »[60].

Marie est aussi le Refuge des pécheurs : « Je suis aussi, dit-elle à sainte Brigitte, une mère pour tous les pécheurs, pourvu qu'ils veuillent s'amender[61]. » Sainte Gertrude eut un jour une apparition de la Sainte Vierge, qui lui laissa voir, abrités sous son manteau entr’ouvert, une multitude de bêtes féroces : des lions, des ours, des tigres. Marie, loin de les chasser, leur faisait le plus gracieux accueil et les caressait. La sainte comprit par là que les pécheurs, quand ils recourent à Marie, n’ont pas à craindre d’être rebutés[62]. Le Mouvement de Schoenstatt a une dévotion spéciale à ce titre marial.

Le titre de Marie qui défait les nœuds provient de la comparaison déjà évoquée établie par saint Irénée entre Ève et Marie : « Ève, par sa désobéissance, fit le nœud du malheur pour l’humanité ; alors qu’au contraire, par son obéissance, Marie le dénoua. » Cette image, admirablement peinte par un artiste inconnu, est vénérée depuis 1700 dans l’église Sankt-Peter-am-Perlack, à Augsbourg.

Il serait facile de multiplier les exemples des interventions spirituelles de la Vierge Marie, qui changent le cœur des hommes. De sorte que nous pouvons parler d’une véritable présence de Notre Dame dans l’Église et dans le monde.

Saint Ambroise de Milan (v. 340-397) parle le premier de la présence de Marie dans l’Église. Gerson (1363-1429) déclare, au concile de Constance : « Vous êtes ici unanimement réunis par un même Esprit. Est-ce que Marie, la Mère de Jésus, ne s’y trouve pas ? Ô très Sainte Vierge, [...] certainement vous êtes ici, peut-être non physiquement, bien que votre corps glorieux en vertu de sa légèreté puisse agir invisiblement ; vous êtes présente par l’influence spirituelle sur nous, et par votre regard, en tournant vers nous vos yeux miséricordieux[63]. »

En Orient aussi il est question de la présence de Marie dans la vie des chrétiens, par exemple chez saint Germain de Constantinople : « De la même façon que vous êtes restée corporellement avec ceux du temps passé, de même vous demeurez avec nous en esprit ; votre protection puissante nous garde et est un signe de votre présence parmi nous[64]. »

Pour sa part, le pape Paul VI déclarait : « À vrai dire, toutes les périodes de l’histoire de l’Église ont bénéficié et bénéficieront de la présence maternelle de la Mère de Dieu, car elle demeurera indissolublement unie au mystère du Corps mystique, dont il a été écrit de la tête : « Jésus-Christ, hier et aujourd’hui, le même à jamais » (He 13, 8).[65] »

 

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Nous avons procédé à un vaste tour d’horizon pour essayer de cerner les raisons théologiques et les moyens des interventions de la Vierge Marie dans notre histoire. Pour cela, nous avons commencé par élaborer une typologie de ces interventions pour mettre en évidence leur important numérique et leur diversité. Puis nous avons exposé les principales raisons théologiques découlant des privilèges de la Bienheureuse Vierge Marie. Nous avons enfin développé quelques influences de moindre importance, mais non négligeables pour autant.

Nous terminerons en relevant d’abord la grandeur de Marie. Dans sa vision de Patmos (Ap 12, 1), saint Jean vit « une femme vêtue d’un manteau de soleil, couronnée d’étoiles », femme dans laquelle l’Église a reconnu la très Sainte Vierge, comblée de grâces, de vertus et de privilèges, dont celui de la Maternité divine. À partir de là s’est constituée la Petite couronne de la Sainte Vierge, qui entend honorer trois grandeurs de Marie : sa grandeur incomparable, en raison de cette Maternité divine ; sa toute-puissance d’intercession auprès de Jésus ; sa tendresse maternelle en tant que Mère de Dieu et Mère des hommes. Saint Louis-Marie Grignion de Montfort recommandait la récitation de cette « Petite couronne », composée de trois Pater et de douze Ave, en l’honneur des douze privilèges et grandeur de Marie[66].

« Si chaque bonne œuvre que l’on fait ou que l’on a fait faire a sa récompense, et si cette récompense est une augmentation de l’amour acquis, ô Dieu vivant ! où va cette grandeur en la personne de la Sainte Vierge ? Pensez-y-bien, et plus vous y penserez, moins vous le pourrez comprendre ; c’est un abîme où il faut se perdre », écrira le P. d’Argentan[67].

Le cardinal de Bérulle avait institué, à l’Oratoire, la fête des Grandeurs de Marie, solennisée le 17 septembre, pour honorer les trois excellences de la Vierge, à savoir sa Maternité divine, sa sainteté ineffable et sa souveraineté ou royauté universelle.

Nous invoquons Marie en tant que Causa nostræ lætitiæ. Nul ne donne ce qu’il n’a pas. Marie est naturellement remplie de joie. « Réjouis-toi, sois contente. »

« C’est la première parole qui retentit dans le Nouveau Testament comme tel, car l’annonce faite par l’ange à Zacharie à propos de la naissance de Jean-Baptiste est une parole qui retentit encore sur le seuil des deux Testaments. [...] Nous pouvons donc dire que la première parole du Nouveau Testament est une invitation à la joie : « Réjouis-toi, sois contente. » Le Nouveau Testament est véritablement « Évangile », la « Bonne Nouvelle » qui nous apporte la joie », note Benoît XVI[68].

Il ajoute que « la joie doit toujours être partagée. Une joie doit être communiquée. Marie est immédiatement allée communiquer sa joie à sa cousine Élisabeth. Et depuis qu’elle a été élevée au ciel, elle distribue de la joie dans le monde entier, elle est devenue la grande Consolatrice ; notre Mère qui transmet joie, confiance, bonté et qui nous invite nous aussi à distribuer la joie »[69].

Marie est l’instrument conscient de notre joie : à la différence de Rachel qui ne sait pas qu’elle donne naissance à celui qui sauvera son peuple en Égypte, Marie sait que son Fils apporte au monde une « grande joie », le salut. Il est le Messie, le Fils de Dieu, comme Gabriel le lui laisse entendre. Marie est aussi la cause volontaire de notre joie, car Dieu attendait son consentement libre. Mais il lui faisait voir les conséquences que ce fiat aurait pour elle. Le Messie devait inaugurer une ère de joie, mais les prophètes avaient également prédit des souffrances effroyables. Dieu fait comprendre à Marie la part qu’elle est appelée à y prendre, afin que son consentement soit délibéré, non arraché par fraude. Marie est encore la cause universelle de notre joie, c’est-à-dire qu’elle l’est même pour ceux qui ignorent le Christ, car la Rédemption qu’il réalise s’étend à tous les hommes sans distinction. Tous peuvent dire : « Notre demeure en vous est comme celle d’hommes qui se réjouissent tous, ô sainte Mère de Dieu[70]. »

Terminons en faisant nôtre la conviction de saint Jean-Paul II que « le Christ vaincra par Marie. Il veut qu’elle soit associée aux victoires de l’Église, dans le monde d’aujourd’hui et dans celui de demain »[71].



[1]     St Justin, Dialogue avec Tryphon.

[2]     Rupert de Deutz, De Trinitate et operibus eius 1, 62.

[3]     St Jean-Paul II, Homélie à Sainte-Marie-Majeure, 8 décembre 1985.

[4]     Concile Vatican II, const. dogm. Lumen gentium, n° 56.

[5]     St Jean-Paul II, lettre ap. Mulieris dignitatem sur la dignité et la vocation de la femme, 15 août 1988, n° 11.

[6]     St Irénée, Adversus hæreses 3, 23.

[7]     St Irénée, Ibid. 5, 19.

[8]     Les Pères de l’Église présentent des antitypes d’Ève en la personne de Sara, l’épouse d’Abraham, qui « engendre des enfants non dans la tristesse, mais dans l’exultation » (st Ambroise, De Institutione virginum 32), Marie-Madeleine, qui s’attache au Christ, l’arbre de vie véritable et se couvre, non de feuilles de figuier, mais du vêtement de la grâce (cf. st Hippolyte, In Cantic. fragment. 15, 3, 1-4), thème qui devient très fréquent chez les Pères des IVe et Ve s., ou encore les martyrs sainte Félicité et sainte Perpétue, « deux femmes qui ont terrassé l’ennemi qui par une femme avait terrassé l’homme » (st Augustin, Sermon 281, 1), Marthe, la sœur de Lazare, qui court vers le Seigneur pour arracher un homme à la mort, contrairement à la femme qui a couru à la faute et a causé la mort de l’homme, les deux Marie, premiers témoins de la Résurrection du Seigneur (st Pierre Chrysologue, Sermons 64 et 77).

[9]     Concile de Vienne, const. Fidei catholicæ, 6 mai 1312, Denzinger-Hünermann, Symboles et définitions de la foi catholique. Enchiridion Symbolorum, Paris, 1996, n° 901.

[10]   St Augustin, De sancta Virgin. 6.

[11]   Benoît XVI, exhort. ap. Verbum Domini, nos 27-28.

[12]   St Modeste de Jérusalem, Encom. in Dormit. D. N. Deip. 4.

[13]   St L.-M. Grignion de Montfort, Cantique 77.

[14]   Ste Catherine de Sienne, Oratio 11.

[15]   St. L.-M. Grignion de Montfort, Le Secret de Marie 68.

[16]   St André de Crète, Oratio 5, in Deiparæ Annuntiat.

[17]   St Jean Damascène, Oratio 1, in Nativit. B. M. V. 9.

[18]   St Jean Eudes, Le Cœur admirable de la Mère de Dieu.

[19]   H.-M. Manteau-Bonamy, O.P., Maternité divine et incarnation, Paris, 1949.

[20]   Cf. st Ambroise, De Spiritu Sancto 11, 37-38.

[21]   Cf. st Ambroise, De institutione virginis 12, 79.

[22]   Aurélien Prudence, Liber apotheosis, v. 571-572.

[23]   Cf  st Isidore, De ortu et obitu Patrum 67, 111.

[24]   Cf. Eadmer de Cantorbéry, De excellentia Virginis Mariæ 7.

[25]   St. Ildefonse, De virginitate perpetua sanctæ Mariæ 12.

[26]   St. Paul VI, exhort. ap. Marialis cultus sur le culte de la Vierge Marie, 2 février 1974, n° 26.

[27]   Mentionnons, à titre d’exemples, st Éphrem, Opera, t. 3, gr. Lat., p. 511, 537, 540 ; st André de Crète, Triod. ; st Germain de Constantinople, Hom. In Dorm. II ; Théodore Studite, PG 129, 1779 ; st Nicéphore de Constantinople, PG 100, 341 ; Georges de Nicomédie, PG 100, 1438 ; st Anselme, Oratio 46, PL 158, 944 ; Eadmer, De excellentia Virginis Mariæ 12, PL 159, 579 ; st Bernard, Sermo de Aquæductu 7, PL 183, 441 ; Adam de Perseigne, Mariale, Serm. I, PL 211, 703 ; Hugues de Saint-Cher, Postilla in Eccl. 24, 15 ; etc. Cf. R. Garrigou-Lagrange, La Mère du Sauveur et notre vie intérieure, chap. III. La médiation universelle de Marie au ciel, Paris, 1948

[28]   Cf. st Thomas d’Aquin, Somme Théologique II-II, q. 83, a. 11.

[29]   Richard de Saint-Laurent, De laudibus B.M.V. 4, 29.

[30]   Ste Brigitte, Révélations 6, 23.24.

[31]   St Anselme, Oratio 46 ad S.V.M.

[32]   St Ambroise, Expositio Evangelii secundum Lucam 2, 26.

[33]   St. Paul VI, exhort. ap. Marialis cultus sur le culte de la Vierge Marie, 2 février 1974, n° 21.

[34]   Le Secret de Marie ou l'Esclavage d'amour de la Sainte Vierge, n° 47, attribué (à tort) à st Louis-Marie Grignion de Montfort.

[35]   St Bernard, Sermo in Adventu Domini 2, 5.

[36]   Neuvaine à Notre-Dame-des-Victoires, à Paris.

[37]   Huysmans, Les foules de Lourdes.

[38]   Cf. st Albert le Grand, Quæstiones super missus § 145.

[39]   Sœur Lucie, Message de Fatima.

[40]   Benoît XVI, enc. Deus caritas est, n° 41.

[41]   St Paul VI, exhort. ap. Signum magnum, 13 mai 1967, I.2.

[42]   Jean-Paul II, Homélie à Fatima, 13 mai 1982.

[43]   Pie XII, enc. Haurietis aquas, 15 mai 1956.

[44]   Jean-Paul II, Discours à l'audience générale, 7 décembre 1983.

[45]   St Paul VI, exhort. ap. Signum magnum, 13 mai 1967, I.2.

[46]   St Jean Eudes, Le Cœur admirable de la Très Sacrée Mère de Dieu, 1681.

[47]   Pie IX, bulle Ineffabilis Deus, 8 décembre 1854.

[48]   Vita sancti Odonis 1, 9.

[49]   St Anselme, Oratio 49.

[50]   St Jean-Paul II, À Notre-Dame du Pilier, Saragosse, novembre 1979.

[51]   St Germain de Constantinople, Oratio 2 in Dormitione B. M. V.

[52]   Serge Boulgakov, L'Orthodoxie, Paris, 2001.

[53]   J. Tissot, L’Art d'utiliser ses fautes d'après saint François de Sales, Paris, 2013.

[54]   St Albert le Grand, Mariale, Resp. ad Quæst. 148-150.

[55]   Jean Tauler, Sur la vie et la passion de J.C.

[56]   Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements, Directoire sur la piété populaire et la liturgie, 2001, n° 145.

[57]   Bréviaire, Répons de la fête de la Présentation, forme extraordinaire.

[58]   Bréviaire, Feria sexta post Dom. Passionis, in festo septem Dolorem BMV, forme extraordinaire.

[59]   Benoît XVI, Homélie, 8 décembre 2005.

[60]   Benoît XVI, Ibid.

[61]   Ste Brigitte, Revelationes 4, 138.

[62]   Cf. st Al.-M. de Liguori, Les gloires de Marie 2, 1.

[63]   Gerson, Sermon sur l’Esprit-Saint.

[64]   St Germain de Constantinople, Sermo I in Dormitione.

[65]   St Paul VI, exhort. ap. Signum magnum, 13 mai 1967, II.6.

[66]   St L.-M. Grignion de Montfort, Traité de la vraie dévotion à la Sainte Vierge, n° 234.

[67]   R. P. Louis-François d’Argentan, Les grandeurs de la Très-Sainte Vierge Marie Mère de Dieu.

[68]   Benoît XVI, Homélie, 18 décembre 2005.

[69]   Benoît XVI, Ibid.

[70]   Antienne Sicut lætantium, 2e nocturne, Office de la Vierge, forme extraordinaire.

[71]   St Jean-Paul II, Entrez dans l’espérance, Entretien avec V. Messori, Paris, 1994, p. 319.